Le sexe des anges
15 janvier 2026La légende dit que les érudits et théologiens de Constantinople débattaient du sexe des anges, de la nature de la Trinité et de la hiérarchie des êtres célestes pendant que les troupes ottomanes de Mehmet II assiégeaient la ville vers 1453. Vision rétrospective sur ces événements et ces débats qui montrent à quel point une société peut perdre le sens du réel et ne pas se rendre compte que le monde qu’elle a bâti s’effondre.
Paul Valéry
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. »
Paul Valéry La crise de l’esprit, éditions NRF, 1919
Se poser la question de savoir si
La réflexion de Paul Valéry faisait suite à la première guerre mondiale. L’époque actuelle connaît de nombreuses guerres et menaces de tous ordres. Nous semblons cependant capables de nous autodétruire, de nous diluer nous-mêmes dans un excès de langage qui nous coupe de plus en plus de toute forme de réalité. Ce matin encore ( 14 janvier 2026), sur les zondes du service public, un invité utilisait cette formule « Il faut se poser la question de savoir si… » Se demander eût été trop simple, trop en prise avec la banalité d’une langue qui voudrait encore dire quelque chose.
Colloques et conclaves
Sans sombrer dans la caricature des westerns et des « illustrés » d’autrefois, on rappellera toutefois la formule ;: « Visage pâle, langue fourchue. » Avec la mécanisation de l’agriculture la fourche sert de moins en moins d’outil aux paysans mais prend une dimension linguistique. On byzantine, chipote, cherche la petite bête, on pinaille ou bien on ergote. Certains s’abîment en spéculations, en conjectures, chicanent ; on se perd en arguties. Les sociétés d’audit, de conseil prospèrent. Les experts se réunissent en colloques, en commissions, en symposiums. Il a même été question d’un « conclave » sur les retraites !
Appeler un chat un chat
Dans La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse (1549) Joachim du Bellay écrit :
« Appeler un chat un chat, et Rollet un fripon. » Rollet était connu comme escroc. Du Bellay reprenait Aristophane et son : « « Appeler une figue une figue, et une auge une auge. » Il s’agissait de nommer précisément, sans détour. Nous faisons l’inverse aujourd’hui à cause d’un souci de précision dans lequel nous nous perdons et coulons. Un court texte de Jorge Luis Borges s’intitule Le ciel bleu, c’est le ciel et il est bleu.
Retrouvons un lien direct avec la réalité que l’on nous demande de regarder en face pour nous en détourner. L’exposition Damien Cabanes peut y aider. Ainsi qu’un retour à une langue qui ne fait pas d’un simple ballon « un référentiel bondissant. »

