Karl, de Cyril Bonin

Karl, de Cyril Bonin

4 mars 2026 0 Par Paul Rassat

Karl de Cyril Bonin, peut se lire comme un album agréable, divertissant. Il flirte avec quelques grands thèmes de l’époque. Le dessin évoque un monde «  à l’ancienne », agréablement nostalgique. Mais il serait dommage de se limiter à cette lecture. Ce livre pénètre en effet tous ces thèmes, les robots, l’intelligence artificielle, notre relation à la technologie, avec une profondeur passionnante. Appeler un robot par son nom pour le tirer de son état de veille rappelle un peu «  Au commencement était le Verbe. » Ou bien cette évocation de Pinocchio et «  Il y a une grande différence entre lire un livre et en connaître simplement le contenu. » Nous rejoignons ici Alberto Manguel et son analyse : Pinocchio n’est pas totalement humain dans la mesure où il déchiffre sans comprendre ( prendre avec lui) pleinement le sens.

Humain ?

Karl fait partie de ces réalisations dont le sens dépasse largement la dimension narrative. Alors qu’on demande au robot Karl s’il a prié, il répond qu’il aurait pu choisir dans les prières téléchargeables en de nombreuses langues, mais qu’il a puisé dans ses propres souvenirs. Ne devient-il pas alors plus humain que les humains parmi lesquels  certains affirment, par exemple, ne pouvoir prier qu’en latin ?  Récitant ainsi des textes appris par cœur mais peut-être sans esprit. Il en va de même pour d’autres religions.

À partir de quand.. ?

Autres question abordée dans cet album — Et si l’univers avait crée l’homme pour lui servir de conscience ? Le livre de Cyril Bonin joue à merveille de l’art du retournement. Un robot y tient le rôle de lien entre un père disparu  et sa fille, se montrant plus humain que l’application du droit humain. Tout ceci rejoint un questionnement très actuel : à partir de quand la matière devient-elle consciente ? Comme cette maison qui possède une atmosphère particulière, « une sorte d’harmonie ». « Objets inanimés, avez-vous donc une âme… » se demandait Lamartine.

Paradoxe

L’intérêt de ce genre d’ouvrages est de poser de grandes questions sans épuiser le lecteur. C’est en posant des questions, parfois maladroites que l’on avance dans ce qui nous définit. Les femmes ont-elles une âme ? Le droit des enfants ? Celui des animaux ? Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ? Nous, humains, serions-nous les seuls à éprouver une émotion provoquée par la beauté ? Qu’est-ce que le libre arbitre ? Paradoxalement Karl se montre bien plus humain que beaucoup d’entre nous. Il rejoint entre autres  Les animaux dénaturés  de Vercors, Les derniers jours d’un immortel  de Fabien Vehlmann, L’homme bicentenaire avec Robin Williams (et l’interrogation héraclitéenne sur le temps)…

Il semble que le film dont il est question dans Karl soit L’aventure de madame Muir de Joseph Mankiewicz  . Ce qui ouvre sur un vaste océan de questions. Karl et Les derniers jours d’un immortel sont de précieuses et agréables lectures pour les lycéens qui passent l’épreuve de philo du bac.

Autisme

Une lectrice s’est livrée chez BD Fugue Annecy à une analyse de cet album à partir de l’autisme, caractéristique de l’un des personnages. Intéressant car on parle de Troubles du Spectre Autistique ( TSA). Chacun de nous est atteint, plus ou moins, de TSA, de schizophrénie, de paranoïa, de névroses diverses.. C’est le prix de notre liberté au regard d’une uniformisation qui nous rendrait semblables aux robots programmés pour demeurer dans un fonctionnement précis et contrôlable.