Farfadets et fada en spectacle

Farfadets et fada en spectacle

6 avril 2026 0 Par Paul Rassat

Conversation avec Dominique Ziegler qui réalise le spectacle Farfadets, ou tous les démons ne sont pas de l’autre monde d’après les écrits de Berbiguier de Terre-Neuve du Thym.

 Tu mets en scène habituellement des gens comme Molière, Rousseau. Ce sont des personnages hors normes ; mais avec Berbiguier de la Terre-Neuve du Thym on franchit un cap.

Normalement j’écris mes pièces. Cette fois-ci je pars des textes de Berbiguier pour en faire un montage. Je pensais m’en tirer facilement, mais avec un matériau de 800 pages ! J’avais assisté à une conférence sur les fous littéraires à la Société de lecture alors que j’ignorais tout de ce domaine. Il ne s’agit pas de gens qui ont vrillé à la fin de leur vie, comme Maupassant, mais de vrais fous, des gens délirants qui ont couché par écrit leur délire. L’un se prenait pour une grenouille, un autre pensait que le monde était une ampoule électrique. Dans tout ça, certaines intuitions sont intéressantes. La folie est une défense, un paratonnerre par rapport à la violence du monde ; elle en est le reflet.

Paranoïa

Alexis Vincent Charles Berbiguier de la Terre Neuve du Thym est le plus emblématique des fous littéraires. C’est un paranoïaque aigu qui en 3 volumes et 800 pages écrit sa persécution permanente par ceux qu’il appelle des farfadets. Ceux-ci peuvent être n’importe qui, n’importe quoi, partout, de toutes les formes. Des âmes tourmentées qui viennent du purgatoire, des puces, des moustiques. Les femmes sont des farfadettes parce qu’elles sont plus mauvaises que les hommes et parce qu’il a lui-même de grosses difficultés avec les femmes. À ceci il faut ajouter une dimension freudienne : les farfadets couchent dans son lit, le caressent. Il les chasse quand ils vont trop loin.

Il voit des farfadets partout

Les paramètres cosmiques et météorologiques interviennent beaucoup. Il y a eu des inondations importantes en 1816-1817. Des farfadets logés dans les nuages, équipés de machines électriques seraient à l’origine de toutes les catastrophes naturelles. Tout se rejoint dans un système qui lie le privé au cosmique, au méta universel : les farfadets sont partout, jusque dans sa chambre ou bien en train d’engrosser les femmes.

La logique poussée jusqu’à la folie

Gilles Deleuze écrit « La bêtise est une structure de la pensée comme telle. La bêtise n’est pas une erreur mais un tissu d’erreurs. » La paranoïa est un système de pensée très rationnel, très logique, presque trop, mais fermé sur lui-même.

 Dans le chapitre VIII de Bouvard et Pécuchet, Flaubert écrit « Ils étudièrent le magnétisme, consultèrent les ouvrages de Mesmer, de Puységur, de Deleuze. Ils abordèrent ensuite le spiritisme, évoquèrent les esprits, obtinrent des réponses.[…]Ils lurent Swedenborg, Saint-Martin, et Berbiguier, qui voyait des farfadets partout.

Toutes ces doctrines se contredisaient ; mais chacune expliquait les faits, et ils y croyaient tour à tour. »

Notons que les mots farfadet et fada partagent la même étymologie. En Provençal, le fada est touché par les fées ; il n’est pas simplement fou mais hors du réel, habité, original, hors normes.

Berbiguier n’était pas enfermé dans un asile, il avait une vie sociale. Du côté de Carpentras, d’Avignon, il était une curiosité ; les gens se moquaient de lui, ce qui entretenait son délire.

De Berbiguier aux thèses et méfaits contemporains

C’était un peu comme l’idiot du village qui soudait la société.

Si sa vie prêtait à rire, certains passages sont très inquiétants, tant pour lui que pour ce qu’il projette et qui est imprégné de catholicisme très conservateur, réactionnaire. Sa vision des femmes rejoint les théories masculinistes. Elles sont à l’origine de tous les problèmes et en même temps il les adore. La femme idéale est la vierge soumise qu’il n’a pas ; les autres… Il se plaint d’être seul à lutter contre les farfadets, mais si les gouvernements l’aidaient à faire de grandes cheminées, on pourrait brûler tous les farfadets de manière industrielle. Ce qui rappelle un certain nombre de choses.

Chacun complètera à sa façon.

En partant de ces 800 pages, il fallait produire un kaléidoscope de son délire très multiple en gardant la « cohérence » et la puissance du propos. Sur scène, c’est Berbiguier qui sort du livre et vit ce qu’il raconte. Le comédien doit vraiment incarner la souffrance, les moments de bonheur. Le monologue est accompagné d’une structure qui ne se veut pas totalement réaliste. Le choix du comédien est donc très important. Il s’agit de Julien Tsongas qui a lui-même un parfum d’étrangeté. Il ne s’agit pas de jouer le fou. Dans l’une de mes pièces il a fait le devin de Jules César, ou bien un Charles Péguy très exalté dans la pièce sur Jaurès. Il a en lui une douceur et un côté inquiétant. Le public sera naturellement invité à entrer dans son délire.

Comme Berbiguier écrivait pour alerter les gens-Il était déjà un lanceur d’alerte-on n’est pas dans un récit mais dans une adresse au public, dans l’incarnation.

Aucune répercussion sur la santé mentale en Suisse n’est à craindre ?

Ça ne pourra que faire du bien !

Pourquoi ne pas imaginer un spectacle qui se terminerait par un repas puisque Berbiguier transformait des foies de bœuf ou des cœurs de moutons en hérissons piqués de milliers d’aiguilles ? Il a dépensé une grande partie de son héritage en produits tripiers.

Ce serait très drôle. Le côté loufoque, c’est qu’il est anti-sorcellerie, pour rester du côté de l’Église, mais qu’il combat les esprits avec les moyens de la sorcellerie. Il va jusqu’à raconter qu’une fois il a trop chargé son poêle, de la fumée en sort, alertant les voisins et les pompiers. Mais pour lui, ce sont des farfadets qui en sortent ! C’est ce qu’il explique : il fait tout ça pour le bien de ses contemporains. Le spectacle mêle ces aspects drôles, grotesques, et d’autres inquiétants. Je ne vais pas les montrer trop concrètement parce que la langue est par elle-même très évocatrice.

Nous l’avons déjà évoqué, chacun se fera sa grille de lecture. Le complotisme, par exemple, relève de ce système de pensée dans lequel une logique tourne sur elle-même, en circuit fermé.

Effectivement, c’est une telle explication délirante du monde qui fait système à l’intérieur de lui qu’il n’y a pas besoin d’insister. On peut cependant se poser une question « Pourquoi Berbiguier est considéré comme un fou et certains dirigeants ne le sont pas ? Certains degrés de délire sont similaires.

Berbiguier vit à cheval sur le Siècle des Lumières et celui du romantisme, qui verra naître le positivisme. Les époques qui voient se développer considérablement la science et la raison s’accompagnent souvent d’un refuge dans l’occultisme, dans des formes de pensée irrationnelle. Aux injonctions fréquentes de « Regarder la réalité en face », d’efficacité, de rentabilité, on peut opposer la fiction, les narratifs qui font évasion.