Consentement, suite du Petit Prince
12 avril 2026Suite et fin de l’adaptation consacrée au Petit Prince. Une histoire de consentement.
— Je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir. Comment aurais-je pu mieux la connaître qu’en l’admirant et en la protégeant ? Je n’avais aucune idée de ce qu’est un consentement. Pour quoi faire ? Son parfum et sa grâce suffisaient à m’emplir de bonheur. Ma fleur devint capricieuse, ses crises insupportables, et je n’eus d’autre choix que de quitter ma planète.
Je me suis laissé glisser sur les rayons du soleil, sur les nuages légers et dans la poudre d’étoiles. Et j’ai découvert le vaste univers.
J’ai d’abord visité la planète des amoureux célèbres. Romeo et Juliette et tous les autres. Les histoires d’amour finissent mal en général. J’ai beaucoup appris de cette première planète.
Sur la deuxième un homme encore jeune mais prématurément vieilli faisait le tour du domaine en quelques instants, puis reprenait en sens inverse, en psalmodiant « Et en même temps ». Au centre, une dame plus âgée posait machinalement la question « Renaître, ou ne pas renaître ? » Je n’y ai rien compris. Ils ne m’ont même pas remarqué.
La troisième planète était aussi étrange que les précédentes. Un bonhomme à l’air jovial s’entraînait à dire « Moi président, moi président, moi président ; la finance est mon ennemie ». « Moi la finance, le président est mon ennemi » Il ne savait plus très bien où il en était. Son casque de moto devait l’empêcher de bien voir et de bien entendre.
Je filai à la vitesse de la lumière pour arriver sur une planète plus étrange encore. Un bonhomme imposant y pratiquait bizarrement le jeu de Go. Il jouait avec les jetons noirs et les jetons blancs alternativement en murmurant « La route de la soie rejoint la route de soi » chaque fois qu’il faisait pivoter le plateau de jeu. Un peu plus loin, un autre personnage au visage particulièrement figé jouait aux échecs. Les noirs et les blancs alternativement. À chaque pièce jouée il susurrait sardoniquement « J’irai chercher le roi jusque dans les toilettes ». Alors que les deux autres ne lui prêtaient aucune attention, au centre un grand type portant un costume bleu électrique, une cravate rouge et une mèche orange gueulait « Formidable, je suis formidable ! Je fais des choses formidables ! Je double la mise. Pour voir. Tapis. » Dans un coin, une sorte de Gnafron répétait mécaniquement « La République c’est moi ! »
Je me demandais si cet univers n’était pas habité par la folie quand j’ai atterri pas très loin d’ici. Dans un lieu calme et verdoyant. J’y ai découvert un immense ensemble de serres dans lesquelles poussent des millions de fleurs comme ma fleur que je croyais unique. Ce sont des fleurs bio, sans intrants, destinées au marché local, en circuits courts. J’ai assisté à la cueillette d’une grande partie d’entre elles un matin, et je peux assurer qu’on ne leur a pas demandé leur consentement pour les couper.
Comme je n’avais plus trop le moral, je me suis mis à errer jusqu’au moment où j’ai entendu un bruit furtif. J’ai levé les yeux vers quelque chose que je n’avais encore jamais vu. Une sorte de rectangle avec des boutons.
— Qui es-tu ? lui ai-je demandé.
— Je suis un média.
— Qu’est-ce qu’un média ?
— Un intermédiaire, un médiateur, un filtre entre la réalité et toi.
— À quoi sers-tu ?
— À apprivoiser la vie. Tu vas d’abord te familiariser avec moi. Tu me consulteras un peu par-ci, un peu par-là. Et puis, peu à peu, tu te rapprocheras et tu ne pourras plus te passer de moi.
— Mais si je te perds, je serai triste !
— Pas du tout, tu prendras un autre forfait auprès d’un autre fournisseur d’accès qui te fournira un autre média. C’est ce qu’on appelle l’accoutumance ; comme avec ta fleur au début.
Sachant que je trouverais des médias à foison, je me suis éloigné de celui-ci et l’ai perdu de vue. Il m’avait confié qu’on ne voit bien qu’avec les yeux et un bon forfait. Il a raison. J’ai du mal à retrouver l’enfant que j’étais. Je pense parfois mettre un terme à tous les forfaits et à toutes les forfaitures. Ma planète me manque.
Le planeur politicien — Comme je m’étais remis à la recherche de carburant, je l’ai moi aussi perdu de vue. Par des circuits détournés, des trucs off shore, des sociétés écrans j’ai pu m’approvisionner à bon prix en carburant politique. Ça y est, je redécolle dans les sondages !
