Concours d’éloquence et de circonstances
28 avril 2026Les concours d’éloquence fleurissent. C’est à la mode. L’éloquence consiste à dire ce qu’on a à dire, le mieux possible. Ex loqui, parler vers l’extérieur. N’y laisse-t-on pas quelques plumes ? Le grand oral du baccalauréat ressemble un peu trop à une épreuve de psittacisme. Une perroquisation de la société qui se contente de plus en plus d’assembler des éléments de langage. Deviendrions-nous des singes savants?
Paul Valéry
Dans Le bilan de l’intelligence Paul Valéry soulignait déjà que l’évaluation scolaire nécessite une soumission des travaux scolaires aux normes. Donc une uniformisation. « Nous possédons en nous toute une réserve de formules, de dénominations, de locutions toutes prêtes, qui sont de pure imitation, qui nous délivrent du soin de penser, et que nous avons tendance à prendre pour des solutions valables et appropriées.
Nous répondrons le plus souvent à ce qui nous frappe par des paroles dont nous ne sommes pas les véritables auteurs. Notre pensée-ou ce que nous prenons pour notre pensée-n ’est alors qu’une simple réponse automatique…la parole qui nous vient à l’esprit, généralement, n’est pas de nous. » La conférence de Paul Valéry, d’où sont tirées ces lignes, fut donnée en 1935. L’auteur y soulevait déjà les problèmes de paresse intellectuelle provoqués par le déferlement des médias ! « Le langage s’use en nous », concluait-il. « Nous sommes suggestionnés, harcelés, abêtis, en proie à toutes les contradictions, à toutes les dissonances qui déchirent le milieu de la civilisation actuelle. »
Von Kleist
Avant Valéry, Heinrich von Kleist. « Les idées et leurs signes poursuivent ensemble leur marche en avant et il y a coïncidence entre l’acte psychologique de la pensée et celui de l’expression. Dès lors le langage n’est plus une contrainte, une sorte de frein sur la roue de l’esprit, mais une seconde roue parallèle à la première et fixée sur le même axe. C’est une chose toute différente lorsqu’avant tout discours la pensée est déjà achevée dans l’esprit. Alors l’esprit n’est occupé que d’expression et ce travail, loin de le stimuler, a plutôt pour effet de calmer son excitation…il ne serait pas impossible que les idées les plus confusément exprimées fussent les plus clairement pensées. »
« Peut-être n’y a-t-il pas d’occasion plus défavorable qu’un examen public pour se montrer sous un jour avantageux. À cela s’ajoute qu’il est désagréable et blessant qu’un savant maquignon dénombre nos connaissances…De plus l’intelligence des juges eux-mêmes subit un dangereux examen, et ils doivent souvent remercier Dieu quand ils quittent la salle sans avoir montré des lacunes plus honteuses peut-être que celles du jeune homme qu’ils examinaient. »
Éric Chauvier
Dans Les mots sans les choses Éric Chauvier pointe les effets du placage scolaire sur la réalité vécue par l’individu. « La situation d’aliénation paraît sursignifiée lorsque la personne pressent qu’elle est sommée de parler et de penser avec des mots qui ne sont pas les siens. Elle a l’impression d’évoluer dans un appartement témoin, de découvrir que le mobilier ne lui appartient pas plus que ces livres disposés sur les étagères…Il n’y a pas la moindre trace de vie humaine dans ce lieu. Il est désaffecté comme la langue de celui qui essaie de reprendre la parole. Cette prise de conscience se prolonge généralement en léthargie. Car pour espérer se socialiser, l’être humain occidental doit désormais apprendre à tolérer ce langage désaffecté. »
Souvenir de ce lycéen revenant tout content. Il avait enfin obtenu une vraie bonne note. Comment avait-il fait ? — J’ai fait très simple.
