La cuisine des Ogres

La cuisine des Ogres

26 avril 2026 0 Par Paul Rassat

Un régal ! La cuisine des Ogres, de Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae, en deux services, Trois-Fois-Morte et Une Vie de Vaurien est un banquet. Exubérance, invention linguistique, imagination dans un buffet à volonté. Tout s’entremêle, se renforce pour créer un univers qui emporte le lecteur et le ravit. On croise Grandgousier et Gargamelle, un Lamartine déjanté sur le lac du Bourget devenu bassine à faire la vaisselle. Réalité ou mirages, tel Fata Morgana.

Fiction et réalité

La langue goûte les préparations culinaires autant qu’elle se prête à l’invention ou à la variété : picolations, pignoler, matefaims et autres réalisations langagières rejoignent la délicatesse et les délices gastronomiques du côté des Ogres, pour mieux trancher d’autre part avec le cauchemar vécu par ceux qui servent de nourriture, ou qui triment dans les cuisines. On retrouve la hiérarchie autoritaire dénoncée aujourd’hui dans le milieu de la gastronomie.

Approche sociologique

Fabien Vehlmann s’amuse à parodier le milieu professionnel. Une réussite ? œuvre collective davantage que création personnelle ! Il passe en revue les dysfonctionnements devenus clichés. Un clin d’œil à l’orientation et à Parcours sup ? Travailler pour des nantis, proposer du raffinement à des rustres ? La comptabilité et son organisation obsessionnelle en prend un coup. La liste des réserves ressemble à un inventaire à la Prévert : truffes du désert, pistaches des Ghoûls, aakoub des Ifrits (sachant que ceux-ci sont djinns et anges). L’inceste, l’excès de sucre font partie du menu.

Cuisiner la culture

La cuisine des Ogres est une merveilleuse machine à recycler des contes, des légendes, des mots, des situations, des personnages. Les caravansérails y côtoient les Alpes, les Océans, l’histoire des origines.

La lecture fait penser à Pierre Dac « Je pense souvent, non sans vertige, à la quantité de bœuf et de légumes qu’il faudrait pour faire un pot-au-feu avec l’eau du lac Léman. » Le garçon et le héron, de Miyazaki n’est pas très loin ; l’univers de Charlie et la chocolaterie non plus.

Les ignorés

Le cliché « sortir de sa zone de confort » devient « Ces idiots auraient dû m’écouter. Il ne faut jamais sortir de sa coquille. » Mais l’aventure, alors ? Truismes, évidences en prennent un coup. L’improvisation est reine. La crêpe devient parachute ; les héros de l’histoire détournent les choses de leur usage habituel. On recycle épluchures, rogatons et déchets de cuisine, mais aussi les laissés pour compte sans racines bien précises, avec une différence ou qui déclarent « Je ne sais rien faire de précis ».

Carnaval

Les auteurs se plaisent à inverser les points de vue et célèbrent le carnaval tel qu’il se pratique : on désigne un roi pour s’amuser, défilés, excès de toute sorte, inversion du monde permettent de faire une fête de quelques jours, et l’ordre du monde règne de nouveau. Mais à y bien regarder, derrière cette apparence de carnaval, c’est réellement carnaval toute l’année. Qui sont réellement ces ogres ?

Lorsque le conte est bon, il véhicule un enseignement, une morale qui va au-delà du récit. La Cuisine des Ogres fait briller l’amitié, l’honnêteté morale, la fidélité, la créativité vraie, le sens du sacrifice, pour mieux dénoncer la « sublime fétidité…les remugles pestilentiels et les relents méphitiques ». Avec un peu d’imagination, le lecteur peut se demander ce qu’est devenu le Minotaure aujourd’hui, celui qui exige sa ration de chair fraîche en rançonnant la société.

Clin d’œil

La Cuisine des Ogres est aussi et essentiellement un hommage aux « moins que rien » qui ne brillent pas mais gardent leurs « valeurs », et à ceux qui font preuve de curiosité, d’adaptabilité. Peut-être, même, à celles et ceux qui pensent en arborescence.

Et puis, clin d’œil, Une vie de Vaurien paraît en avril 2026, alors qu’en mars Michaël Arnoult, aux Morainières, tout près du lac du Bourget, recevait une troisième étoile.