La peau du monde

La peau du monde

21 juin 2026 0 Par Paul Rassat

Rencontre avec Joël Vernet pour l’exposition La peau du monde qui se tient à Cluny jusqu’au 19 juillet 2026 grâce à la ville de Cluny et au soutien de la galerie Capazza. Une lecture de poèmes est prévue le 18 juillet à 17 heures.

— Pourquoi La peau du monde ?

Je crois que c’est une citation de René Daumale. L’épouse de Jean-Gilles Badaire l’a choisie comme titre pour traduire le rapport particulier que Jean-Gilles et moi avions avec le monde : sensitif, sensuel.

La peau n’est pas que la surface ; elle est une entrée.

Elle est ce qui recouvre cet univers africaniste des peintures de Jean-Gilles dans cette exposition. Il était autodidacte, n’est jamais passé par un conservatoire ou une école des beaux arts. Jeune adulte, il a été garde-barrière à la SNCF pendant 7 ans durant lesquels il a lu avec frénésie. Sa bibliothèque comporte plus de 15000 volumes. Uniquement des tirages originaux ; pas de poche, pas de Pléiade, essentiellement des livres achetés dans des ressourceries. Il avait l’adresse de tous les Emmaüs de France. Il les enregistrait sur un registre tenu à la main, date, lieu d’achat, et les recouvrait de papier cristal. Il plaçait une peau sur les livres pour les protéger.

Il était un grand collectionneur de la littérature « marginale », de ces écrivains majeurs de qui on ne parle pas beaucoup, avec une grande passion pour la période surréaliste. D’où des collages à ses débuts. Il a petit à petit découvert sa voie en admirant les œuvres des plus grands en parcourant les musées de toute l’Europe.

On pourrait dire que son travail est assez proche de Tàpies. Il était très impressionné par les traces, par les signes. Fata Morgana a publié des petits livres inspirés par son Berry natal, Les carrières souterraines, Les révoltes secrètes, Je ne lave jamais mes dessins… Tout ça vient du Berry profond, de la vie à la campagne, des rapports avec les enfants, les adolescents. Il a été surtout très marqué par un instituteur qui utilisait la méthode Freinet et leur a appris à pratiquer par eux-mêmes la typographie. J’étais présent lors d’une exposition de Jean-Gilles Badaire à Tours. Son vieil instituteur, monsieur Blanchard, y est venu et a pleuré lorsque mon ami lui a rendu hommage, en précisant qu’il n’était pas le seul de ses anciens élèves à s’être engagé dans la création.

Jean-Gilles était profondément humain. Sa peinture est incarnée parce qu’elle vient des profondeurs de sa propre vie, d’une enfance et d’une adolescence très difficiles. Les toiles sont nourries de ses révoltes et de son appétit de vivre. Il ne peignait pas minutieusement au pinceau mais un peu sauvagement, à la main, avec des brosses.

Il n’avait pas de temps à perdre dans les conversations inutiles, dans des rages contre le monde. La peinture, l’acte de créer lui importaient en premier lieu. Il avait acquis une dextérité qui lui permettait de faire une page de carnet en quelques secondes. Il fait partie de ces artistes, comme Soulages, qui ont eu une réflexion sur l’art de peindre, ce qu’est la vie. Des questions philosophiques qui créent une rencontre avec la personne qui regarde les œuvres et porte ses propres questions.

Cette exposition est un hommage à Jean-Gilles. Son œuvre est importante, d’où la nécessité de la montrer. Je l’ai rencontré en 1990 parce que nous aimions tous les deux François Augérias qui est mort en 1971 dans un hospice du Périgord ; un écrivain que l’on pourrait situer entre Jean Genet et Kerouac. Un vagabond qui avait vécu dans le sud algérien, à El Goléa, chez son oncle, militaire à la retraite devenu misogyne et misanthrope. Dans Le vieillard et l’enfant (Éditions de Minuit), François Augérias évoque une relation plus ou moins incestueuse. On a même cru que c’était Gide qui avait écrit ce livre.

Augérias a écrit quelques livres majeurs, et il a réalisé des peintures sur bois, des icônes modernes. J’ai sollicité tous ses amis chez qui se trouvaient ces œuvres pour réaliser une exposition en 1990 à la Part-Dieu. J’avais aussi fait un livre, Lettre de Gao. C’est à cette occasion que Badaire est entré en contact avec moi. Nous avons intégré dans l’exposition les toiles qu’il a avait réalisées en hommage à Augérias. L’exposition a eu un retentissement national.

C’est ainsi qu’est née entre nous une amitié indéfectible. Il m’a accompagné en Afrique, m’a rejoint en Syrie où j’habitais. J’étais parti au Mali lorsque j’avais 20 ans, après avoir rencontré des amis Maliens qui rentraient chez eux pour des vacances. Gao, Bandiagara ; j’ai rencontré Hamadou Hampaté Ba !

J’étais porté par la curiosité, par le goût de vivre, qui ne cessent pas. Ce qui donne une somme de livres et le prix Robert Ganzo qui m’a été attribué l’année dernière. J’ai d’abord cru à une blague !

Toute cette création témoigne d’une trace, la mienne. J’ai essayé de travailler comme un artisan, un orfèvre, d’aller au plus exigeant, au plus précis… et au plus incertain. C’est ce qui me passionne.