Mémoires minérales

Mémoires minérales

23 juin 2026 0 Par Paul Rassat

Les Communs, de Cormatin, accueillent jusqu’au 28 juin 2026 une exposition de Rebecca Maeder, Mémoires minérales. Un premier passage dans cette exposition avait suscité la curiosité et la volonté de rencontrer Rebecca Maeder.

 — Le travail que vous exposez établit un lien entre l’accident, l’événement unique d’un côté et la répétition de l’autre.

Je travaille depuis quelques années sur le thème de l’archéologie. Depuis 12 ans Collonges en Charollais. Nous avons creusé autour de la maison à l’occasion de travaux. Chaque fois, nous trouvons des pierres, des fossiles en très grande quantité. Mon premier travail sur place, presque inconscient, a été la réalisation d’un moule de pierre.

C’est la facilité ! (Rires).

Ça s’appelle « Se laisser inspirer par son environnement ». C’est ainsi qu’est partie cette histoire de réaliser en positif et négatif qui se produit lorsque l’on fait des moules en plâtre. Au fur et à mesure le plâtre est passé du statut d’outil à celui d’élément à part entière. C’est ce que montre cette exposition à travers de nombreuses pièces.

Vous donnez une certaine noblesse à un matériau habituellement quelconque.

Ma résidence à Saint-Quentin-la-Poterie m’a inspiré de travailler avec le musée de la Poterie méditerranéenne. J’avais accès aux réserves et j’ai pu utiliser certaines pièces comme des vestiges, des empreintes que j’ai reproduites dans d’autres matières.

En linguistique on parle d’hapax lorsqu’une expression est créée pour n’être utilisée qu’une seule fois. Sauf à être un chef d’œuvre, la réalisation unique est sans intérêt dans le monde du commerce et de l’industrie. Là, c’est la production en grande quantité, la reproduction qui priment. Vous naviguez entre l’unique et la répétition.

C’est vrai. Les objets sont tous pareils mais tous différents.

Un peu comme les êtres humains que l’on tente de formater. Votre travail comporte une réflexion philosophique très intéressante.

J’aime l’idée de recompléter, de refaire des fractures, des manques. Lors de fouilles archéologiques, on a rarement la pièce en entier. Lors de mes études en Corée, le pays du céladon, de la porcelaine, j’ai vu dans les réserves du musée essentiellement des pièces en terre cuite, toujours un peu de même forme. Leurs fissures, leurs craquelures m’ont beaucoup intéressée. L’idée m’est venue de combler les manques avec une autre matière, comme le plâtre, le ciment.

Une amie travaille sur des archives. Elle aussi, est intéressée par le manque, le vide et l’absence entre deux documents. Elle fait exister ainsi les pauvres qui n’ont pas vraiment laissé de trace de leur vie.

J’avais déjà travaillé ces vides d’une autre façon, en y introduisant de la matière organique comme des grains de riz soufflé, du pop corn ou des éléments plus grands. À la cuisson ils brûlent et laissent des vides.

La démarche de reproduction avec du plâtre s’inscrit toujours dans le jeu entre le plein, le creux, le vide l’absence. On enlève, on remet. Je pars de la pierre pour faire le moule en plâtre autour ; j’enlève la pierre, ce qui donne de nouveau un vide, que je remplis de nouveau avec de la terre ou avec du plâtre.

Ça peut ne jamais s’arrêter !

Non, oui ! Je vais continuer avec cette histoire d’empreinte, par rapport au lieu dans lequel je me trouve ou à la culture céramique de ce lieu. Ma réflexion et mon travail sont toujours liés au lieu qui m’accueille.

C’est important, surtout lors d’une résidence. On ne va pas quelque part pour continuer à faire la même chose qu’à la maison. Autant rester dans son atelier où l’on a tout ce qu’il faut.

À Saint-Quentin les gens ont bien perçu cette philosophie puisqu’elle est en relation avec des pièces de leur culture. Ils ont reconnu les décors au bambou, la forme du toupin, toute l’industrie pipière de la région. Ailleurs on le percevra différemment mais cela se ressent quand même.

Le travail de Rebecca Maeder établit un lien profond avec un lieu, ce qui lui permet de sortir du cadre de ce lieu. Son authenticité peut se percevoir partout où il est exposé.

La conversation se poursuit. Elle donnera lieu à une suite qui rejoint le profil des créateurs appréciés par Talpa : intelligence en arborescence, autodidaxie et sens de l’oxymore. Cet entretien fait partie de ceux qui nous emmènent plus loin qu’on ne l’imaginait.