Didier Levallet, l’homme et le jazz
1 juillet 2026Rencontre avec Didier Levallet chez lui, à Lournand, le 24 juin 2026. Je sais qu’il a créé Jazz Campus, été musicien, a fait pas mal de choses… Mais la conversation s’annonce comme une découverte, un peu à la manière d’une improvisation. Ce texte en garde le ton, il n’a pas été particulièrement remis en forme. La parole y est spontanée.
Pourquoi autant d’artistes, d’acteurs, de gens de culture s’installent-ils à Cluny et dans les environs ?
J’organise ici un festival de jazz depuis 49 ans. Je passe une semaine de vacances en 1974 dans le coin. Je vois des amis pour acheter du vin. Parmi eux un musicien avec qui je jouais à l’époque avait acheté une maison à Jully-lès-Buxy, un comédien avait acheté, lui, une maison à Lys. De façon informelle, il y a toujours eu des artistes et des artisans d’art dans le coin, sans activité sur place, la plupart, pas tous, dans des résidences secondaires.
J’étais musicien, jamais dans la misère mais rêvant d’avoir un toit sur la tête alors que j’étais en sous-location à Paris. Avoir un chez-moi quelque part. En 74, on trouvait tout ce qu’on voulait pour rien du tout dans le coin.
J’ai donc acheté cette petite maison d’ouvrier agricole, qui ressemblait plutôt à une grange, et que j’ai aménagée sur 30 ans. Je pensais ne jamais arriver à m’acheter un appartement à Paris. J’ai fini par y parvenir dix ans plus tard.
Mes parents se sont mariés avant guerre. À cette époque, les gens louaient ; ils n’achetaient pas d’appartement. Mon père est devenu directeur d’une succursale Dralux qui vendait des tissus au mètre, après avoir eu une petite entreprise de fournitures pour tailleurs. Nous avons été à Lyon 3 ans, à Amiens 6 mois. Cela m’a valu de passer au collège de jésuites La Providence qui a connu la rencontre d’Emmanuel Macron et de son épouse.
A-t-il été une providence pour vous ?
J’étais collé toutes les semaines.
J’ai été très sensible au fait que mes parents n’avaient pas de maison à eux. Celle où nous nous rencontrons a longtemps été une maison de vacances ; j’y suis maintenant à demeure. Quand je l’ai achetée, pendant l’hiver 1975 pour 30 000 francs, il n’y avait pas l’eau courante.
Mon village natal, Arcy-sur-Cure, était à 2 heures de Paris en 1950. Les Parisiens y avaient acheté des maisons depuis longtemps et il a fallu au fur et à mesure descendre plus bas, vers la Drôme et l’Ardèche. Au milieu se trouvait ce trou, même si le Clunysois a toujours été un lieu de résidence secondaire des Lyonnais.
Il y a toujours eu la présence d’artistes dans le coin, comme un facteur de pianos britannique, mais pas de vie culturelle à Cluny. Rien !
Cluny 1975. L’Abbaye visitée par des autobus de touristes étrangers en 2 heures, et ils partent dormir ailleurs. Pas d’hébergement développé sur place. Des commerçants qui s’en fichent. En bon Parisien qui avait aussi fait une école de journalisme je lis Le Monde et Libération tous les matins. Il fallait les acheter avant 11 heures, après plus rien. Aucun effort des commerçants. On servait du Coca à la bouteille plastique et du vin blanc qu’on faisait passer pour du Mâcon.
Pendant les étés ici, je rencontre mon copain comédien installé à Lys et une comédienne qui habitait Sous Lournon, un hameau de Lournand. On passe des soirées ensemble en refaisant le monde et en buvant des coups. « Il ne se passe rien, ici ; pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas des scènes de théâtre dans les églises ? »
C’était le tout début de l’enseignement du jazz en France. L’idée me vient de partager gratuitement ce que je sais faire, l’improvisation, avec des gens qui seraient intéressés. Je ne suis pas complètement autodidacte, mais en grande partie. L’été 75, mes copains comédiens n’ont rien fait ; moi oui.
Qu’est-ce que c’était ? Un polycopié sous une table au syndicat d’initiative. « Je vous propose, chers amis, qui voudra, de pratiquer la musique ensemble… »
L’enseignement du jazz en France n’était proposé que par une école privée, à Paris, dans le 18°. Il n’était pas reconnu dans le circuit des Conservatoires. Ce Centre d’Information Musical, était monté par un ancien musicien, Jacques Jost, pour éditer des partitions, faire une collection de disques. Il a été dévoré par la demande d’enseignement puisque rien n’existait alors et que la demande était forte.
J’ai passé mon service militaire en 68 dans les bureaux du service de presse du ministère de l’Air, à Paris. Comme ils n’avaient pas de quoi loger tous les troufions, je rentrais dormir chez moi. Le soir, les weekends, j’allais dans les clubs de jazz pour gagner ma croûte. J’ai accompagné des chanteurs de variétés et des chanteurs à textes qui étaient dans un mode de vie comparable au mien.
Pourquoi ce décalage entre la mode du jazz et l’absence presque totale d’enseignement ?
On m’a demandé il y a deux ans de faire une « master class » sur le jazz et j’ai commencé ma conférence avec une photo de ça. [Didier Levallet montre sa collection de disques]. J’ai dit « Chers amis, apprendre du jazz, c’était écouter ça ! Il n’y avait rien d’autre. On écoutait les disques et on cherchait à jouer « comme il y avait sur les disques ».
J’ai joué successivement de 3 instruments. À 12 ans, la guitare en écoutant Sidney Bechet, sans prendre une seule leçon. J’ai trouvé un bouquin avec les doigtés pour les accords.
Il se trouve que mon père était saxophoniste mais je ne l’ai jamais entendu jouer parce qu’à leur mariage ma mère a dit « Ça suffit ! » Il faut comprendre qu’à cette époque être musicien, c’était jouer dans les bals, des weekends passés ailleurs, alors que ma mère était une aspirante bourgeoise quasi nobiliaire ! Mon père a rangé son saxophone.
Le jazz est plutôt un genre populaire.
Oui, mais en 37/38, c’était aussi leur jeunesse, une époque swing, Benny Goodman, Artie Shaw, cette modernité américaine. Avec toute la mauvaise foi d’une petite bourgeoisie qui se croit de la haute, ils pensaient que les États-Uniens traitaient mal les Noirs, comme si les Français n’avaient rien à se reprocher en Afrique. L’année de leur mariage, 1937, est celle de l’Exposition Universelle à Paris. On y exhibait des Kanaks dans un zoo humain !
Le jazz, cependant, c’était la modernité, l’Amérique.
Je suis donc tombé dans la marmite avec Sidney Bechet qui était alors la grande star, juste avant le rock and roll qui a tout bouffé. Lorsque nous étions à Lyon (j’avais 13 ans) mes parents m’ont emmené à un concert de Sidney Bechet, place Bellecour. J’ai encore le disque dédicacé de son concert gratuit en 55 à l’Olympia, où tout le monde avait cassé les fauteuils.
Question basique : d’où vous vient ce goût pour la musique ?
Nous avions un tourne-disque en 78 tours. Ma mère jouait des valses de Chopin sur son piano. Je suis tombé là-dedans naturellement et mes parents ne m’ont jamais mis de bâtons dans les roues. Les oignons ? De Sidney Bechet. Très bien. St Louis Blues ? Aucun inconvénient. Ils auraient préféré que je devienne un grand journaliste, mais bon.
Plus tard, nous sommes alors à Lille, je découvre le saxophone de mon père chez mon grand-père maternel. Je le fais réparer et j’en joue sans prendre de leçon, à l’oreille.
Tout part du désir. Prendre des leçons, comme l’aurait voulu mon père, ne m’aurait pas fait de mal. Mais j’exprimais le désir.
Un copain s’intéresse au jazz. Nous sommes 2 / 3 au lycée Faidherbe de Lille. Ce copain venait dans ma chambre ; je jouais à la guitare et il m’accompagnait avec des balais sur des bouts de carton. Il a acheté une batterie, je suis passé au saxophone, on a trouvé un pianiste, un bassiste un peu bidon, mais les bassistes étaient rares… On louait une fois par semaine une arrière-salle chez un marchand de pianos, pour répéter entre nous.
Il y avait un groupe concurrent de musiciens de notre âge. 2 autres saxophonistes, 1 batteur. Lors de vacances de Pâques, plein de copains sont partis en vacances et on a envie de jouer ! Restent le batteur qui jouait avec moi, le saxophoniste de l’autre groupe et moi. Comme je louais l’instrument pour mon contrebassiste bidon, celui-ci était chez moi. J’ai pris la contrebasse.
Place Philippe le Bon, à Lille, à proximité de la faculté de médecine, il y avait un bistrot au rez-de-chaussée et un club au-dessous, Le Caducée, évidemment. Cette boîte faisait un prix aux carabins. J’étais alors étudiant. Je propose à la patronne de jouer gratuitement chez elle en échange de boissons pour les musiciens et du prix réservé aux carabins appliqué à tous les clients les soirs où nous jouons. Une fois par semaine nous avons joué au Caducée.
À l’école de journalisme, à la fac catholique, il y avait des soirées étudiantes, des Jazz Sessions, au-dessus du restaurant universitaire. Chacun récitait son poème, chantait sa chanson ; certains m’ont demandé de les accompagner.
Alors qu’un jour nous cherchions où aller jouer, un violoniste nous indique une salle du Conservatoire. Nous jouons donc en douce dans la salle des contrebasses. Au bout de deux morceaux à peine, le directeur du Conservatoire débarque. Il reconnaît le violoniste, mais pas les autres et déclare « Je n’ai rien contre le jazz, mais vous n’êtes pas élèves du Conservatoire. » Je lui réponds « Je vais m’inscrire. » J’ai suivi des cours de contrebasse avec classe de solfège. Je me suis retrouvé avec des gamins qui lisaient la musique bien mieux que moi qui avais 20 ans.
Comme les jeunes musiciens n’étaient pas si nombreux, nous avons été repérés par La Voix du Nord qui possédait un car podium. Le journal a fait venir un couple qui avait remporté Le Palmarès des Chansons, de Guy Lux. On m’a appelé pour les accompagner. Ils démarraient leur carrière, je finissais mes études de journalisme. Je les ai aussi accompagnés sur scène à Paris où j’ai loué une piaule. J’ai commencé à réellement gagner ma vie. J’accompagnais aussi d’autres chanteurs poétiques, comme Jacques Bertin de qui j’ai fait tous les disques, tous les arrangements par la suite. J’ai appris à les écrire pour la circonstance, sans leçons d’harmonie.
Le weekend, je partais avec mes chanteurs, la semaine, je hantais les clubs de jazz à Paris. Nous étions quoi ? 50 jazzeux à Paris, à l’époque, 5 ou 6 contrebassistes. Il y avait le Club Saint-Germain, le plus connu, rue des Saints-Pères, le Chat qui pèche rue de la Huchette, en face, le jazz traditionnel au Caveau de la Huchette, le Blue Note rue d’Artois dans le 8°, les Trois Maillets dans le même coin, vers Saint-Michel, le Caméléon rue Saint-André-des-Arts, un peu plus tard, dans la même rue, le Riverbop.
Il y avait aussi des concerts de jazz dans les MJC.
On finit par tous se connaître rapidement et à jouer les uns avec les autres.
Ce que vous décrivez semble plus ouvert que le milieu très posé de la musique classique.
Nous étions des sauvages !
J’ai accompagné Bertin, Julos Beaucarne, Hélène Martin : je me débrouille. Un soir de Saint Sylvestre, je rejoins en retard Slide Hampton au Chat qui pèche où nous jouions tous les soirs parce que j’avais dû accompagner mes chanteurs avant. « We miss you ! » me dit-il.
J’ai appris sur le tas…
J’ai parlé du CIM. Un festival biennal a commencé en 1973, Nancy Jazz Pulsations. Les journalistes de Paris y assistaient. De jeunes musiciens nancéens ont fait remarquer aux organisateurs, qui faisaient venir des musiciens comme Archie Shepp, qu’eux aussi auraient aimer en profiter. D’où des stages de pratiques avec des musiciens invités dès 75.
C’est le principe de Jazz Campus.
Lorsque j’invente ce stage gratuit, en 77, c’est un partage d’expérience. Par bonheur, une quinzaine de personnes y ont participé. La moitié, des Parisiens, squattaient une baraque abandonnée dans le coin et faisaient la manche dans les marchés. Sans leur présence, je ne sais pas si j’aurais continué.
15 personnes, c’était encourageant. L’année d’après, une petite information dans Jazz Magazine attire 40 personnes qui viennent d’un peu plus loin. J’ai appelé 2 copains à la rescousse.
Le jazz n’avait pas pignon sur rue, nous étions non officiels, sans aucune reconnaissance académique même s’il y avait Miles Davis. Le jazz était très mal vu dans les conservatoires à l’époque. Nous n’avions aucun lien avec l’administration. Mais j’apprends qu’il existe une DRAC qui héberge un conseiller musique et danse. Celui-ci assiste à un petit rendu de stage. Est-ce qu’il est intéressé par la dimension pédagogique, l’animation musicale ? Il me trouve 10 000 francs pour l’année suivante. 79, première année avec des concerts. Martial Solal, Michel Roques avec Georges Arvanitas, le Workshop de Lyon avec Louis Sclavis.
À l’époque Cluny ne connaissait que le festival des Grandes Heures, un événement quasi privé piloté par le propriétaire de l’Hôtel de Bourgogne, monsieur Gosse. Lorsque nous avons fait notre premier concert au farinier de l’Abbaye, il nous a dit « On vous a prêté notre farinier ». Un monument national dans lequel il se considérait un peu chez lui. En tout cas cet homme aimait la musique et il a œuvré pour cette cause, avec un peu d’argent du Conseil Départemental ; rien du Ministère.
Il n’y avait alors aucune politique culturelle de la ville de Cluny, pas de service culturel. J’ai décrit le désert qu’était la ville : elle a beaucoup changé.
Un ami m’a obtenu une aide de la SACEM. La Région ? On m’a dit « Jazz à Cluny, c’est bien ; mais c’est la Bourgogne qui nous intéresse. » J’ai donc monté Jazz en Bourgogne avec des gens de Dijon, du Creusot… et la Région a suivi.
Pendant des années nous nous sommes limités à 3 concerts. Nous sommes passés à 8 jours de concerts et la démarche s’est professionnalisée.
Nancy 75. Cluny 77. J’étais en relation avec un disquaire d’Angoulême qui aimait le jazz et qui a organisé des concerts. J’y ai participé avec mes groupes et il s’est mis en tête d’organiser un festival que nous avons élaboré ensemble. La première édition de Jazz en France s’est tenue en 76. En 80 un nouveau directeur venant du CNSM de Paris arrive au Conservatoire d’Angoulême. Il veut marquer son territoire dans la vieille lutte avec Poitiers, alors capitale de la Région de Poitou Charentes. Il remarque que le festival de jazz marche bien, rencontre mon copain disquaire qui a vite abandonné cette activité pour devenir directeur appointé du festival. Tous les 2 m’ont rencontré à Paris et proposé d’ouvrir une classe de jazz au Conservatoire. Les 450 kilomètres, l’organisation ? Je faisais comme je voulais. Sont nées une classe de jazz et une autre de musique baroque qui lui ont donné une image moderne.
J’ai donc ouvert la première classe de jazz dans une école nationale de musique à la rentrée 80. Le seul précédent, tout à fait exceptionnel datait de 1968. Il était dû au trompettiste Guy Longon, à Marseille.
Qu’est-ce qu’on enseigne dans une école de jazz ?

Le b.a. ba. Quand vous jouez un morceau de jazz, il y a une mélodie, des harmoniques, des accords qui la sous-tendent. Improviser, c’est développer une nouvelle ligne mélodique sur ces accords. Il faut apprendre à les développer en vue de nouvelles lignes mélodiques.
J’ai démarré à l’époque du free jazz. C’est encore autre chose. Mais que peut-on faire avec les harmoniques et les accords ? Plein de choses. Jouer contre, comme Monk, par exemple. Le cœur des leçons repose sur l’autonomie et l’invention.
Une « leçon d’autonomie » est une sorte d’oxymore.
Oui. « Maintenant, jette-toi à l’eau ! Ne te contente pas de répéter ; que projettes-tu ? »
Est-ce que la personnalité du musicien doit être prise en compte ? Son profil psychologique ?
Je serais beaucoup plus radical. Je dirais « On l’a ou on l’a pas. » Ce n’est pas technique ; on peut dire quelque chose avec très peu de moyens, même si plus on en a et mieux c’est. La question est de projeter quelque chose.
J’ai donc pris des leçons de contrebasse à Lille pendant 3 ans. Même lorsque j’étais déjà à Paris, je faisais le déplacement. J’ai continué 1 an avec un professeur de Conservatoire d’arrondissement à Paris. Et puis c’est tout !
Aujourd’hui on vit l’inverse, avec une surabondance d’informations et de formations. Toutes les écoles de musique de France proposent des classes de jazz.
Qu’est-ce qui différencie Jazz Campus ?
J’ai arrêté d’y enseigner il y a 10 ans ; j’ai dit ce que j’avais à dire et j’estime que je ne suis plus au niveau. Ce ne sont pas des classes d’instrument mais des ateliers de pratiques collectives, des classes d’orchestre qui apportent une vision de la musique. Pas de classe de guitare, de clarinette ou de trombone. Je fais appel à des gens de qui je sais qu’ils ont une conception de la musique, un projet musical qui leur est propre afin de les partager avec les gens qui participent à leur atelier. C’est pourquoi je les vire tous les 3 ans ! Il faut éviter l’entre-soi. Nous avons des stagiaires fidèles auxquels nous devons renouveler nos propositions.
Que raconte le stage de cette année ? Il y a un atelier pour la voix, même s’il celle qui le dirige n’est pas vraiment dans le jazz. On s’en fiche parce que sa pratique est intéressante.
Nous parcourons le « flyer » qui présente cette édition 2026. Quelques expressions en donnent l’esprit : « On explore, on découvre… Comment laisser venir les idées qu’on entend en soi ? …Une écoute intense et active… qui permet de devenir acteur de la forme musicale… mélanger les genres avec l’improvisation… cuisiner une musique de création aux petits oignons… »
Jouer ne vous manque pas ?
J’avais monté un groupe il y a 7/8 ans pour jouer le répertoire d’un chef d’orchestre sud africain, Chris Mc Gregor, avec lequel j’avais joué à Angoulême. Je suis revenu du dernier concert dans ma voiture, avec ma contrebasse, mon ampli que je ne pourrais plus porter. En 12 concerts qui ont bien marché, nous avions fait le tour des gens qui étaient bien disposés à notre égard. J’ai pensé « Bon, jusque-là tout va bien. » Remonter une histoire ? Laquelle ?
Je trouve extrêmement hilarant le mot « raisonnable ». Arrêter était une décision raisonnable. J’aurai 83 ans l’an prochain, pour la 50° édition de Jazz Campus. Je vais arrêter et quelqu’un prendra la suite.
J’ai monté ce « truc » et n’ai pas été payé pour ça, sinon pour les cours que j’y ai donnés, comme tous les autres intervenants. Il y a eu des péripéties. Depuis 2008 Jazz Campus est une association qui compte 2 emplois à temps partiel. Depuis quelques années des musiciens s’installent dans le coin. La transmission est assurée.
50 ans : j’ai trouvé que cette échéance était raisonnable.


Je suis rentré dans la musique, j’ai fait la musique ; même si j’arrête, elle est toujours là. Lorsque j’ai entamé mes conférences pour les jeunes musiciens, que j’évoque au début de notre entretien, j’ai commencé en faisant écouter un morceau de notre groupe de free, des années 70. Il s’appelait Perception. J’y joue l’une de mes premières compositions : il n’y a rien ! Presque rien ! C’est une mise en situation. Comme si on disait au musicien « Pense à ceci en jouant. »



Comme auditeur ou spectateur, j’apprécie particulièrement que l’œuvre me laisse une place ; qu’elle me permette d’y entrer.
Si la musique ne parle pas, ce ne sont que des notes. On rejoint ce mystère « Qu’est-ce qui vaut le coup d’être vécu ? »
Leibniz demandait « Pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien ? » Pourquoi il y a du jazz plutôt que rien ?
On peut même me demander « Pourquoi vous faites du jazz ? Ce n’est pas votre musique. » Se pose la question de la légitimité.
Qui rejoint celle de l’appropriation culturelle. « Pourquoi faites-vous du jazz alors que nous avons de si belles musiques locales ? (Sur le ton de l’ironie).
Dans les premiers temps de Jazz Campus, j’avais écrit « Pourquoi du jazz, et ce jazz-là, à Cluny, plutôt que du chant grégorien ? » Je n’en tire aucune fierté, j’ai la chance, en gros, d’avoir suivi mes inclinaisons.
Qui étaient apparemment assez bonnes.
Sinon, elles n’auraient pas été des inclinaisons. J’ai aimé la musique, j’ai fait de la musique, on a toléré que j’en fasse. J’ai toujours eu l’idée d’entreprendre.
Vous avez créé des événements, dirigé des structures, des orchestres, une Scène Nationale, composé, joué. Est-ce qu’il y a une chose que vous n’ayez pas faite ?
La cuisine bourgeoise !
Dans Mythologies Roland Barthes pourfend la Cuisine ornementale « du revêtement et de l’alibi » qui atténue, travestit. Il moque le nappé et les glacis… »
Vous aimez ce qui est sincère et naturel.
La salade verte, oui !
