L’ultralibéralisme dénoncé par Caëla Gillespie
3 juillet 2026Conversation avec Caëla Gillespie, professeure de philosophie en classes préparatoires, auteure et pourfendeuse lucide de l’ultralibéralisme extractiviste.. Voici la première partie de notre entretien. La seconde suivra dans la foulée.
La philosophie permet-elle de lutter contre la canicule ?
(Grand rire). Eh bien non ! Absolument pas. Peut-être que la philosophe s’inquiète davantage, mais la philosophie donne des lignes d’interprétation des événements qui permettent éventuellement de les comprendre. Ce n’est pas rassurant pour autant.
Pourquoi êtes -vous philosophe plutôt que romancière. La philosophie correspond à davantage de lucidité ?
C’est une question que je me pose encore à 57 ans. Je me demande souvent si je n’aurais pas été plus heureuse avec l’écriture de romans Cette question ne sera sans doute jamais close.

Pour comprendre les choses j’ai toujours écrit. Je ne peux pas vivre les événements sans essayer de les clarifier pour moi. La publication est venue plus tard, mais j’ai toujours pratiqué une écriture philosophique, depuis toute petite. Ceci a toujours été un cheminement vital, une nécessité intérieure pour ne pas être rendue complètement dingue par la lucidité dont vous parlez. Sans structure conceptuelle, la lucidité est uniquement de l’angoisse. Pour combattre celle-ci, liée à la politique et à l’écologie, il m’a fallu très vite essayer de comprendre les causes de la destruction des corps politiques, de l’État social et de la nature, qui est en réalité une seule et même chose provoquée par le même régime.
Pour parvenir à clarifier çà, il m’a fallu écrire.
En 2019 arrive la réforme du régime des retraites. Nous sommes un collectif de professeurs très engagés. Nous descendons tous les jours dans la rue où nous jetons toutes nos forces. Nos propres étudiants de khâgne écrivent une tribune dans Le Monde, sans nous en parler. « Vous, les professeurs que nous estimons, vous êtes capables de vous battre pour vos retraites (pour votre intérêt de génération), mais vous n’êtes pas capables de venir dans la rue avec nous quand il faut se battre pour l’écologie ! »
Nous nous sommes réunis. Évidemment que nous étions écolos ! Nous participions aux manifs écolos. Mais la génération montante a le sentiment, dûment cultivé par la sphère Bolloré, d’une guerre de générations. La « génération sacrifiée [expression d’Emmanuel Macron] doit se retourner contre les boomers qui ont profité, joui sans entraves et détruit la planète par cette jouissance.
Nous nous retrouvions avec des étudiants engagés mais dépourvus d’un registre d’explications qui ressort du politique. Il ne s’agit pas d’un problème de générations mais du capitalisme extractiviste. Pour peu qu’on envoie un mail, qu’on utilise l’IA ou qu’on achète des baskets, on y participe !
Le capitalisme extractiviste détruit l’État social, les corps politiques et considère que la nature est un fonds à exploiter. Le rapport de la banque mondiale de 2021 désigne en toutes lettres la nature comme un « capital naturel renouvelable » ; et ce n’est que lorsque ce capital commence à être menacé par le réchauffement climatique que l’on entreprend de s’en occuper.
Pour Roland Gori, on prend conscience d’un phénomène souvent trop tard, à la fin de celui-ci. Une sorte de parallaxe plus ou moins volontaire. Comme l’histoire de la grenouille dans un récipient d’eau froide placé sur le feu. Froide, tiède, l’eau lui convient. Elle commence à chauffer un peu trop. S’en extirper ? Trop tard.

On parle même de consommer de la culture, de produits culturels.
C’est un phénomène universel qui touche jusqu’à la production artistique, intellectuelle.
J’ai éprouvé une colère abyssale lorsque monsieur Macron s’est réjoui des 93 milliards de dollars d’investissement dans l’I.A lors de Choose France ! Avec qui pactisons-nous dans cette opération qui ne créerait que 15 000 emplois et bénéficiera davantage à des structures étrangères ? Et on nous dit par ailleurs que nous n’avons pas de quoi investir dans la transition énergétique qui nécessiterait 10 milliards par an pour le plus urgent. C’est insane, obscène ! Nous assistons à un grand détournement de fonds international.
Voir « Propaganda » d’Edward Berneys, « Les mensonges de l’économie » de James K. Galbraith, « La fable des abeilles » de Mandeville.
Que des gens cyniques exploitent les autres est une chose. Il y a cependant beaucoup plus de gens qui subissent. Ceci me fait penser à ces documentaires animaliers qui montrent 4 ou 5 prédateurs faisant fuir tout un troupeau pour tuer une proie. Pourquoi ne réagissons-nous pas ?
Dans mes 2 livres, écrits d’abord pour donner à mes étudiants, qui accusent les boomers, des pistes d’interprétation conceptuelle, je travaille une métaphore, le syndrome de Pompéi. En 60, 62, 64, 70, des gens voient des fumeroles qui asphyxient les moutons, des séismes ; mais ces ils s’habituent, ils restent là, jusqu’à la grande éruption de 79. Ce que nous vivons est similaire. Nous sommes ballottés entre un sentiment d’impuissance extrême qui nourrit un vrai désarroi : comment agir, avec qui, où placer son énergie ? Ce phénomène atteint les jeunes de plein fouet. Et par ailleurs un déni de réalité qui nous assaille tous, par moments, plus ou moins longuement et nous fait détourner les yeux vers la consommation, le divertissement plutôt que d’avoir à affronter la réalité.
Ce mouvement de balancier inarrêtable nous plonge dans la stérilité, moi comprise.
Il y a eu une polémique, peut-être de mauvais goût, à propos de la réaction de certains clients lors du drame de Crans Montana. Ils auraient filmé les premières fumées et les premières flammes au lieu de réagir. Nous nous transformons en voyeurs impuissants. Et en voyeurs de nous-mêmes avec les selfies qui deviennent pour certains la seule preuve de leur existence.
On constate une érosion totale de la sensibilité par rapport aux images. Des générations entières ont été abreuvées d’images radicalement violentes, ce qui a entraîné une déréalisation de l’empathie. Nous en sommes tous affectés puisque c’est transgénérationnel. La réalité m’émeut plus. Nous avons totalement migré dans la fiction créée par le flux d’images. Il n’est donc pas étonnant qu’on filme avant même de voir.
Caëla évoque son passage récent au Louvre avec quelqu’un qui tenait à voir La Joconde, et la nuée de visiteurs qui regardaient le tableau à travers leur écran. Certains avaient déjà le regard tourné vers le suivant.

On reste dans le flux d’images. À la surface des choses.
Au Louvre, salle de La Joconde photo @ Christophe Rassat ( comme la photo de caméra).
