Caëla Gillespie, suite ( et fin espérée) de l’ultralibéralisme

Caëla Gillespie, suite ( et fin espérée) de l’ultralibéralisme

4 juillet 2026 0 Par Paul Rassat

Suite de l’entretien avec Caëla Gillespie. Et fin prochaine de l’ultralibéralime? Jean Ziegler avait intitulé l’un de ses livres Le capitalisme expliqué à ma petite-fille(en espérant qu’elle en verra la fin. (La banane est à vendre 7 millions d’euros, sans le support).

L’un des sujets du bac philo 2026 était « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? » C’est bien davantage qu’un pensum de fin d’année.

Les corrigés qui traînent dans la presse, dans les médias sont toujours aplatis ; en réalité les concepteurs donnent de vrais sujets. Il y avait aussi, cette année, un texte de Nietzsche sur le refus de la méthode scientifique qui ouvre la foule à la jouissance de l’opinion, et qui empêche de penser. On peut penser à ce qui se passe aux USA avec Trump. Ce sont de vrais et beaux sujets, terrifiants, orageux !

Le fait que vous enseigniez vous permet-il de mieux vivre la lucidité que nous avons évoquée, en la partageant ?

Oui. Chaque année je vois des étudiants s’éveiller au politique. Quel que soit le programme, je fais de la philo politique parce que j’estime que c’est mon devoir.

Nous sommes entrés dans une phase où les institutions nous rappellent à notre devoir de réserve comme si nous étions en 1935, alors que par ailleurs arrive l’idéologie des « lumières sombres ». Alors que le Dark Enlightenment de Cutris Yarvin déferle comme une lame de fond sur l’Europe, les professeurs, vulgarisateurs de la science, sont éminemment nécessaires. Nous menons au quotidien une bataille. J’y vais tantôt à la barre à mine pour faire exploser les croyances déjà cristallisées   à cause du ration 1 heure de philo/ 8 heures de Bolloré), tantôt avec une infinie douceur et patience pour construire un pas après l’autre, sur 2 ou 3 ans une formation de jeune apprenti intellectuel.

Je dis ceci avec beaucoup d’humilité ; j’œuvre vraiment quand je suis dans la classe. Quelque chose se passe, a lieu, un travail de tissage entre mon discours et mes étudiants, entre leur discours et le mien se tisse dans la lenteur dont nous privent les écrans et leurs supports. Cette lenteur permet de construire quelque chose, de lutter contre le déferlement et le bain dogmatique.

Un travail méthodologique, très scientifique, dont je leur donne les clés permet de recréer à l’intérieur des classes une petite agora, avec une pensée vivante. Pour moi la philo permet de penser l’événement, comme le dit Hanna Arendt, Aristote ou Rousseau permet de penser Trump. L’histoire de la philo n’a de sens que parce qu’elle nous donne des armes et des méthodes pour voir et penser ce qui est en train d’exploser les corps politiques et d’atomiser les peuples. Mes étudiants sont intéressants, même parfois dans leur refus de penser autrement. À condition qu’ils ne soient pas complètement cristallisés sur le plan dogmatique. Il y en a malheureusement de plus en plus.

Un petit tour d’horizon national passant par Annecy permet de pointer ces jeunes responsables politiques qui, après de brillantes études, sont passés très vite à des postes de décision puis de responsabilités. Il semble que les gens et la réalité se réduisent pour eux à des dossiers. Par manque d’expérience humaine, par disposition naturelle ?

Les philosophes d’après-guerre en Allemagne ont appelé ça la rationalité instrumentale. On réfléchit à agencer des moyens, en aucun cas à la finalité qui est visée. Parmi les gens qui sortent de l’ENS ou de l’ENA, certains exercent leur intelligence sur une tête d’épingle. Ils ont cet intellect totalement cloisonné, biseauté qui organise le déni de réalité.

La conversation court encore. Elle aborde les violences masculinistes liées en grande partie au fonctionnement des sociétés tel qu’il a été énoncé plus haut. Au positionnement de l’extrême droite…

 La contestation politique des années 70 s’est éteinte. Nous sommes devenus des individus qui consomment leur droit à être. Ceci constitue un grand détournement du désir qui nous mène à rêver de nous réaliser en consommant des droits comme on consomme des objets en les achetant. Ceci affecte même des luttes légitimes mais qui, à mon avis, doivent être réorientées. Dans ce kaléidoscope de luttes juxtaposées, si chacun combat pour la promotion de soi, on ne combat pas pour un orient commun à venir.

Nous ne devons pas nous borner au nouvel Homme apolitique auquel on nous enjoint de nous identifier depuis 50 ans. Nous devons recréer, à mon avis, un nouvel Homme (c’est ce que je fais dans mon nouveau livre), désirable (hommes et femmes confondus) parce que construit politiquement et cosmo politiquement. Sur le globe, nous sommes tous soumis à la même condition en tant que corps souffrants du manque d’eau, de nourriture, soumis à des températures extrêmes auxquelles on ne peut pas survivre. Ce corps est universel. D’où la nécessité de créer un orient (référence à Kant et aux idées régulatrices) commun pour rassembler nos luttes, à l’opposé des luttes fragmentaires actuelles. Cet orient est un peu comme un point imaginé : vous entendez le chant sans voir l’oiseau, vous imaginez alors d’où vient ce chant. Ceci permet de se focaliser sur la provenance.

Ou sur l’objectif. Sur cette vision qui fait tellement défaut en politique.

À suivre.