Sarah Bernhardt
17 juillet 2026Entretien avec Pierre-André Hélène, historien, collectionneur, commissaire de l’exposition Sarah Bernhardt le mythe vivant. Passion d’un collectionneur. Palais Lumière, Évian jusqu’au 3 janvier 2027.
Il est assez rare que le Palais Lumière consacre une exposition à une seule personne. Ce sont plutôt des mouvements, des relations entre artistes.
Oui, des thématiques, peut-être à l’exception du peintre Albert Besnard.
Vous considérez donc que Sarah Bernhardt constitue par elle-même un thème très riche.
Plus de cent ans après sa mort, elle est vraiment la seule personnalité du théâtre français à être encore connue du monde entier. En Amérique du Nord et du Sud, au Japon. Où que vous alliez elle incarne la France. Pendant 30 ans, à une époque sans médias, elle a sillonné la planète pour porter la culture française au sommet du monde. À la fin du 19° siècle la plupart des gens ne connaissaient de la France que Sarah Bernhardt grâce à ses tournées pharaoniques. Pour réaliser ce qu’elle a fait il y a plus de cent ans il faut réunir Madonna, Lady Gaga, Beyoncé, Taylor Swift et Michael Jackson Et encore, ils n’arrivent pas à la cheville de ce qu’elle a réalisé il y a cent ans !
Sarah Bernhardt est la première rock star mondiale !
Renaldo Hahn a créé l’expression sarahbernahrdesque. Lui-même, compositeur, est connu pour sa liaison avec Marcel Proust, mais il a été un très grand ami de Sarah Bernhardt. Pendant des années il allait passer une partie de l’été chez elle à Belle-Île.
Votre héroïne semble avoir eu une tournure d’esprit extraordinaire.
Elle est la première influenceuse mondiale. Elle a réalisé il y a cent ans ce que les influenceuses se vantent de faire aujourd’hui. Si elle a excellé dans le théâtre et dans la tragédie, elle a touché pratiquement à tous les arts. Elle a été une excellente sculpteure, une très bonne peintre. Elle a écrit énormément de choses. Elle a lancé une mode vestimentaire que les élégantes ont porté pendant 10 ans, entre 1890 et 1900, une mode de décor intérieur. Une incroyable accumulation d’objets néogothiques, orientaux, de plantes vertes, de toiles de tente suspendues dans les salons, qui a eu un succès phénoménal. Elle a incarné ce que nous nommons l’éclectisme. Elle a aussi créé des artistes, soutenu des carrières. Alfons Mucha lui doit quasiment tout. Elle a passé de nombreuses commandes au joaillier Fouquet de qui la boutique a été remontée au musée Carnavalet. N’oublions pas René Lalique à qui elle a commandé des diadèmes et des bijoux par dizaines. Elle a soutenu la carrière de plusieurs peintres, parmi lesquels Louise Abbéma, Georges Clairin. Tous les trois s’étaient connus jeunes, avaient eu des relations qui les avaient menés à créer La société du doigt dans l’œil. Ils ne manquaient pas d’humour.
La meilleure façon de parler d’elle est de dire « C’était une patronne de PME ». Elle inventait des choses, toujours pour répondre à une nécessité. Sa mode vestimentaire ? Les femmes ont l’estomac projeté en avant, soutenu par une ceinture ; parce qu’elle avait une hernie qu’elle devait soulager. D’où la ceinture. Elle transformait des disgrâces et les soucis en un invraisemblable conte de fée qui magnifiait sa légende. Les femmes suivaient. Elle disait « Ne voulez-vous donc pas être unique ? »
Elle transformait les contraintes, les disgrâces en atouts. Sa devise « Quand même » le traduit parfaitement. Elle parvenait toujours à réaliser ce qu’elle voulait faire.

La Belle époque vous intéresse et vous passionne pour son extravagance. Le mot signifie « ne pas rester dans la voie tracée ». C’est exactement la caractéristique de Sarah Bernhardt.
Oui, c’est l’extra-ordinaire, ce qui sort du commun Elle ajoutait « Croyez-vous, si j’étais comme toutes ces actrices qu’on voit dans vos gazettes, expliquant comment elles langent leurs enfants, comment elles reçoivent, croyez-vous qu’on m’admirerait de cette façon ? »
Pour moi, il y a eu 3 figures de théâtre au 20° siècle. Sarah Bernhardt, bien entendu ; ensuite Cécile Sorel, puis Marie Marquet. À partir de là, les comédiennes veulent avoir des vies privées, ce qui est totalement incompatible avec le statut de comédienne internationale.
Elle était unique, en avait conscience et faisait tout pour qu’à travers la planète on parle en permanence d’un seul sujet, elle-même.


Comment l’analysez-vous ?
Elle était au départ d’une santé très fragile. Les médecins lui prédisaient qu’elle ne vivrait pas très longtemps. Tout sa carrière a consisté, je pense, à démontrer le contraire. Son activité de comédienne s’y prêtait, lui donnant une aura et un pouvoir de fascination sur le public. Elle va choisir des auteurs qui vont lui écrire des rôles cousus main. Très vite, elle ne joue plus que des rôles de princesse, de reine, d’impératrice, de sainte qui lui permettent des mises en scène totalement délirantes. Elle a inventé Cecil B. DeMille à Hollywood !!! Dans ses péplums, il ne fait rien d’autre que recopier les mises en scène de Théodora par Victorien Sardou.
Une deuxième chose : il fallait qu’elle meure. Si elle ne mourait pas, elle ne jouait pas ! Elle était la seule au monde à savoir le faire. C’est ce qui a faisait déplacer la planète. Souvent, puisqu’elle ne jouait qu’en français, le public n’y comprenait rien. Imaginez ce que les cowboys du Middle West comprenaient à Phèdre en français en 1880. En revanche, ils voyaient ce personnage insensé qui occupait toute la scène, aussi gigantesque soit-elle, avec des mises en scène et des costumes délirants, des bijoux barbares. Ils étaient subjugués, et ils attendaient qu’elle meure ! Puisqu’on lui avait prédit qu’elle mourrait jeune, elle a fait mieux. Elle est morte tous les soirs.
Elle pouvait être défenestrée, se jeter du haut des tours du château Saint-Ange dans Tosca, être mordue par l’aspic dans Cléopâtre, tuée à coup de pistolet, poignardée, empoisonnée… Au moment fatal, du bord de la scène, elle regardait « dans le blanc des yeux » les gens des premiers rangs. Et là, elle révulsait complètement les yeux dont on ne voyait plus que le blanc. C’était tellement insensé que les gens étaient convaincus tous les soirs qu’il lui arrivait quelque chose en vrai.
Cette mort était tellement importante que, même en dehors de la scène, si ses proches, les gens ne faisaient pas tout ce qu’elle voulait dans le quart de seconde où elle l’avait demandé elle menaçait « Si vous ne faites pas ce que je veux, j’arrête de mourir. »
C’est un oxymore intéressant. Revit-on tout ce que vous évoquez en visitant l’exposition au Palais Lumière ?
Bien sûr, par le biais d’une approche à la fois chronologique et thématique. On passe de sa vie, ses proches, sa famille et ses descendants aux rôles qu’elle a tenus. On découvre ensuite son côté pygmalion, tout ce qu’elle a réalisé. Une salle est consacrée à ses sculptures et peintures, une autre à l’influence qu’elle a jouée en matière vestimentaire et de décoration intérieure. Nous avons même reconstitué le salon de Sarah Bernhardt tel qu’il aurait dû être boulevard Pereire et rue Fortuny, dans ses hôtels particuliers, avec la photographie de Nadar où on la voit avec sa belle-fille. Nous avons recréé son univers avec le mobilier, les fourrures, l’accumulation des objets, des portraits, des bustes.
Vous allez relancer une mode !
Je ne demande pas mieux. On passe ensuite à ses tournées mondiales et jusqu’à la fin de sa vie que j’ai appelée « Le crépuscule d’un dieu ». Nous soulignons comment elle a toujours été proche des gens qui « n’ont pas les moyens de se défendre » suivant son expression. Ceci peut paraître étrange pour elle qui a jeté des fortunes par les fenêtres. Elle a beaucoup aidé Louise Michel, donné beaucoup de représentations pour venir en aide aux détresses multiples de son temps.
Il faut savoir aussi que Sarah Bernhardt est une très grande patriote. Elle l’a prouvé à plusieurs reprises ; en 1870 et en 1914. En 1915, elle doit être amputée d’une jambe à cause de la tuberculose osseuse. Tout le chloroforme est réquisitionné pour les soldats. Elle va se faire couper la jambe en chantant la Marseillaise.
1870, siège de Paris, les Prussiens bombardent la capitale. Elle transforme l’Odéon en hôpital. On amène un blessé de 16 ans à « l’ambulance » de Sarah Bernhardt qui lui dit » Mon pauvre garçon, je ne peux as te prendre, c’est plein, il n’y a plus de place. » Elle se laisse attendrir, l’installe dans sa loge, le dernier lit qui reste. Le gamin se retrouve donc dans le lit de Sarah Bernhardt. Il s’appelle Ferdinand Foch ! Elle a sauvé la vie du futur maréchal Foch.
Vous en parlez presque comme si vous étiez Sarah Bernhardt. Vous avez plus que de l’admiration pour elle.
Ce serait un peu triste de ne pas mettre en valeur une héroïne nationale française qui a sa place au Panthéon bien plus que certains dernièrement entrés.
En 1912 elle tourne en Amérique, avec son dernier amant, le comte d’Essex. Elle est la première des cougars, naturellement. (Elle 65 ans, lui 26). Elle a de nombreux amants, des hommes, des femmes, elle est une femme libre. Dans ce film sur la reine Elisabeth 1ére d’Angleterre, leurs rôles ne sont pas de composition puisqu’ils sont amants à la ville. Un succès ? Le film est un triomphe planétaire qui rapporte à son producteur, Zukor, une fortune avec laquelle il fonde la Paramount ! Sans Sarah Bernhardt, pas de Paramount, et quid d’Hollywood ? Nous venons donc de démontrer qu’Hollywood est une création française.
Grâce à Sarah Bernhardt.
