Le sac et l’épée

Le sac et l’épée

31 juillet 2026 0 Par Paul Rassat

Le mot « sac » vient du latin saccus « sac, besace », « vêtement de crin grossier », lui-même emprunté au grec σ α ́ κ κ ο ς « étoffe grossière de poil de chèvre », d’où « manteau grossier », « sac de pénitent, cilice », « sac, bourse ».

Au fil du temps, le sac a été sorte d’étoffe grossière, habit misérable de pénitence et d’humiliation, vêtement inélégant, contenant de matière souple, ouvert par le haut. Le mot a prospéré. On peut avoir la tête dans le sac, le vider, y prendre la main, y avoir plus d’un tour. Le sac est lieu de métamorphoses, jusqu’au sac de nœuds.

Anoblissement du sac

L’objet s’est finalement anobli jusqu’à devenir une manifestation du luxe. Alors que la création artistique repose sur l’authenticité et le caractère unique de la création, le luxe joue de la reproduction. Il s’assoit dessus pour l’ériger en création par la magie du logo, de la marque. Dans notre société de l’instantané et du jetable, il nous raconte l’histoire de la durée, du savoir-faire. Il nous berce en s’offrant à nous comme un cadeau qui fait de chacune, de chacun un être unique. En jouant de la reproduction, il atteint l’unique !

De l’utérus au sac

Outre son rôle ostentatoire de contenant, le sac est symbole de féminité. Le sac à main est un accessoire typiquement féminin qui correspond très précisément à une représentation extérieure de l’utérus. Cette poche que renferme le corps féminin fait de celui-ci le véhicule de la vie. Grâce à son sac à main, la femme véhicule tout ce qu’elle croit nécessaire à son image de femme, le sac en faisant partie. Il en existe de toutes les formes, de toutes les couleurs, de toutes les matières, pour toutes les circonstances, du tout venant aux grandes marques.

L’épée

L’épée serait, elle, plutôt un symbole masculin. Devenue spatule, elle est utile à la cuisine. Cependant elle présente l’intérêt, par métonymie, d’être à la fois l’arme et celui qui la tient.  « Comminges est une de nos meilleures épées » (Mérimée). D’un côté le réceptacle, de l’autre l’épée qui pénètre. Nous retrouvons cette symbolique dans la photo de la famille Bernard Arnault (© E. Scorcelletti in Le Monde) . Il ne serait pas pertinent d’évoquer ici le sac dans lequel on enfermait les malfaiteurs avant de les noyer, ni l’expression « mettre à sac ».

Marquer

Alors que nous avons de plus en plus conscience que le temps passe, il faut le marquer de notre présence, lui imprimer notre marque jusqu’à transformer nos contemporains eux-mêmes en supports de marques de luxe. Parce que nous le voulons bien. Tempus fugit signum tuum imprime.

L’éternité recommencée

Le temps peut être considéré comme une chaîne de causalité irréversible. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. L’avant détermine l’après, qui libère l’avant de sa forme figée. Umberto Eco note « Ma temporalité est ma liberté… » Pour le fabricant du luxe l’affaire du temps est dans le sac. Sa marque nous vend de l’éternité, dont nous devenons les supports. Le moteur des bolides de luxe abolit la temporalité dont les rides disparaissent sous l’onguent lénifiant du luxe.