Éric Savoldelli
1 octobre 2026Rencontre chez BD Fugue Annecy avec Éric Savoldelli, auteur d’un premier livre particulièrement réussi, Mona.
Le récit est tellement fort, présent qu’il se fait pratiquement oublier pour qu’en émergent des situations, des relations entre les gens, avec la nature. Les mots sont rares, et c’est appréciable.
Le livre montre une époque passée. On ne sait pas trop comment les protagonistes ont appris le français. Ces trois hommes vivent ensemble dans le monde rude des années 50, celui des bûcherons. C’est pourquoi ils n’étalent pas leurs émotions. Ils ne parlent que quand ils y sont obligés.
Mais ils se disent tellement sans parler !
Il y a tant de manières de dire les choses sans parler. Je les montre à ma façon. La BD y est parfaitement adaptée. Ce qu’on ne dit pas, on peut le montrer et inversement. Ma ligne directrice ? Rester en accord avec ce que j’imaginais de mes personnages. Ce sont des taiseux. Est-ce que j’en suis un moi-même ? Peut-être puisque j’ai dû fabriquer ce livre pour dire des choses à mes proches.
Vous jouez de l’espace, de l’organisation des cases avec une grande liberté.
Du temps, aussi. Entre deux cases je peux choisir que se passe une fraction de seconde, 5 minutes ou une éternité. On peut se perdre dans le temps.
Mais tout est à l’os, au couteau, sans rien de trop. Votre démarche est profondément poétique parce que l’adéquation entre la forme et le fond, le signifiant et le signifié est juste.
La simplicité est parfois la chose la plus difficile à atteindre ; elle est une forme de quête. Si je travaille à l’économie, je ne me faisais pas toujours confiance parce que c’est mon premier livre. Mon éditrice me conseillait de faire confiance à mon lecteur, de ne pas lui expliquer tout. Quand j’ai compris qu’il ne fallait pas prendre mon lecteur par la main, ne pas adopter une posture didactique, ma manière de travailler a progressé.
Wittgenstein affirme « Ce que ton lecteur peut faire lui-même, laisse-le-lui. »
Comme lecteur je suis agacé dès qu’un livre m’explique quelque chose. Je veux ressentir, pas subir des explications. Le lecteur n’a pas besoin de tout savoir ; il est capable d’imaginer certains détails. J’ai appris à me libérer de ce qui alourdissait mon récit.
C’est pourquoi je parlais de poésie : elle va au cœur pour faire des étincelles. Parmi celles-ci, vous vous payez le luxe d’une page entièrement noire.
Il y a eu une accélération, cette page traduit une coupure.
Vos personnages sont soumis sans arrêt à des contraintes, à des obligations mais ils sont libres.
Ils n’existent qu’à travers leur travail, à l’exception de quelques scènes. Ce travail très exigeant est aussi leur plus grande fierté. Être bûcheron ne constitue pas une tare, c’est leur identité. Ils existent à travers la réputation que leur confère leur métier. Ils ne font que travailler mais le dernier mot du livre évoque la liberté.
Vos personnages incarnent très concrètement des valeurs. C’est vers celles-ci que s’élève le récit.
Je ne voulais pas l’appesantir en le contextualisant trop. La xénophobie, je l’évoque à peine. Je ne colle aucune étiquette qui ferait sortir le lecteur de sa propre lecture.
Que retenez-vous des échanges avec vos lecteurs ?
Je ne présente pas la montagne comme un décor. Pour moi, elle œuvre comme un personnage, comme une entité. Je vis en montagne, j’ai grandi au milieu de chevaux : je pense que je suis au cœur de mon propos.
Nous tairons quelques secrets de fabrication, les commentaires sur le choix du nom « Mona ». Il faut bien faire travailler un peu le lecteur !
