Aller plus vite que la musique
18 mars 2026« Tout petit déjà, je n’étais pas grand ». C’est ce que dit la chanson. Et c’est vrai. Tout petit, perso, je n’étais pas grand. Quand tu es gamin, tu veux aller plus vite que la musique. Tu veux grandir pour casser la gueule aux autres à la récré, ou au moins te faire respecter. Et puis tu veux être grand pour être adulte, pour vivre comme les grands, être libre. Ah, la liberté ! La liberté de travailler, de payer des impôts, de te vautrer, exténué, sur le canapé pour subir la télé, que ton cerveau il est vendu à Coca Cola pour mater la publicité. Parce que je le vaux bien, dit la même pub que de Gaulle avant de les plier avait anticipé en déclarant : « Les Français sont des veaux. » Et quand le veau d’or, les souris dansent.
Comme tous les enfants, j’ai rêvé de grandir plus vite que la musique. Avec quelques fausses notes au moment de l’adolescence. Ce moment où les jeunes filles prient pour que ces fausses notes ne deviennent pas une portée.
Le temps ? Celui de Léo Ferré : « Avec le temps va, tout s’en va… » Le temps d’Aznavour : « Le temps, le temps, le temps (en 3 temps) n’est rien d’au autre. Le mien, le tien, celui qu’on veut nôtre… » Le temps, il s’agit de le retenir comme la nuit de Johnny.
C’est qu’après avoir voulu grandir plus vite que la musique, j’ai grandi sans m’en apercevoir. Mis devant le fait accompli. Et même derrière, après. Arrive un moment où tu as plus de temps derrière toi que devant toi. Ce qui pose une sacrée question : « Qui suis-je ? Comment être moi-même puisque je suis mouvant sur l’axe du temps ? Jeune, je ne suis pas encore pleinement moi-même. Plus âgé, je ne sais pas quand j’ai été au sommet de moi. Balzac écrit : « Voilà notre histoire. On ne peut pas être et avoir été. Les écus ne peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait trop belle. »
Mais quand est-on ? Il faudrait inventer l’équivalent du compteur Geiger. Un appareil qui déterminerait exactement l’instant et le lieu précis où l’on parvient à la plénitude de soi. Ah, être soi ! Ce doux moment qui évoque la douceur de la soie, l’épanouissement de l’être, cette sensation de plénitude, d’unité paisible, de sérénité ! Carpe diem, camarade.
— Chéri, tu as fini de laver la vaisselle ?
