Barrée

Barrée

14 avril 2026 0 Par Paul Rassat

Souvenir d’une route qui s’était barrée. Sans doute à l’idée du plan de circulation imposé ces dernières années à la ville d’Annecy. (Photo © Christophe Rassat).

Je suis parti en avance pour arriver à l’heure. Comme d’habitude. Au cas où il y aurait eu un contre temps. Façon, en somme, de donner du temps au temps. De ce surplus temporel, j’ai eu peur de ne savoir que faire parce que ça roulait bien. J’ai même envisagé un pour temps (on ne parle que de contre temps ; pourquoi pas un « pour temps » ?) jusqu’au moment où un panneau posé sur le trottoir m’a rappelé que, si l’exactitude est la politesse des rois, nous vivons en République, la cinquième, alors que mon vieux tacot ne possède que quatre vitesses. Je risquais en effet de voir contrecarrés mes projets de ponctualité car le panneau en question affichait « Travaux. Route barrée à 300 mètres jusqu’à octobre 2014 » Plus de cinq mois !

   Un peu plus loin d’autres panneaux interdisent l’accès à la route habituelle.

Comme je suis de nature ponctuelle mais aussi méfiante et soupçonneuse, je vais vérifier à pied. Il vaut mieux parce que très souvent on peut feinter, passer malgré tout au prix de quelques acrobaties.

   Mais là, rien ! Nada ! Woualou !

Non seulement on ne peut pas passer, mais la route s’est barrée. Pas à moitié, ni mal. Elle est carrément en allée. Il n’en reste rien. Une vaste néantitude ne donnant sur rien occupe l’absence de terrain. Une béance débouchant sur elle-même, puisque la nature ayant horreur du vide, il faut bien déboucher quelque part. Même le vide-ordures débouche sur une poubelle. Mais là, l’étonnement extrême que l’on éprouve face à la consistance prégnante de cette absence totale  nous oblige à nous demander, humble mortel qui s’envisage à la troisième personne, si l’on  n’est pas barré grave à l’ouest avec la route. Mais à l’ouest, rien de nouveau. Cette remarque  m’anéantit  et me fond dans la néantitude goudronesque, tout en me rassurant car je suis un homme d’habitudes qui aime à vivre dans un monde stable d’où toute nouveauté est bannie sans demi-mesure. Ces demi-mesures, vous savez, qui déplaisent autant aux musiciens qu’aux barmen. On entrouvre une porte qui devrait être ouverte ou fermée et on ne sait pas où ceci peut nous mener.

   Or là, le néant complet. Sans discours politique, sans crise pour rassurer.

Et soudain, la trouille m’envahit. Une trouille incontrôlable, incommensurable, une trouille qui me tombe sur le râble et ne me lâche plus. Je tente malgré tout de me raisonner. « Avoir la trouille de rien, ça n’a pas de sens » me dis-je. La route non plus n’a pas de sens, pas plus que son absence, puisque désormais elle ne mène nulle part.

   Alors, prenant sur moi et mon courage à deux pieds, je parviens à m’arracher  à cette néantitude délétère, je titube jusqu’à mon véhicule dont le pare-brise qui m’abrite habituellement des vents contraires s’orne fièrement d’un PV dont la vue me rassure, me rassérène et me réjouis. Je reviens à la vie et me coule doucettement dans cet embouteillage qui donne du sens à notre quotidien.

Avec un peu de chance, aujourd’hui sera un grand cru, que nous déboucherons ensemble.