Cheval de trait, une passion

Cheval de trait, une passion

3 août 2026 0 Par Paul Rassat

Vous avez déjà entendu le pas d’un cheval de trait qui passe dans un village ? C’est une musique puissante et calme dont le rythme traduit une sorte de sérénité. La relation au temps s’en trouve changée. Au temps et à la mémoire.

Rencontre avec Michel Robin et sa petite-fille Justine pour une promenade en calèche dans le Clunysois.

Partager la transmission, le plaisir

 — (Michel Robin) Un cheval repasse deux ans plus tard au même endroit, il s’en souvient. J’ai fait des marchés de noël ; après la première fois la jument savait où elle devait passer. Ils se rappellent tout, le bon comme le mauvais.

D’où vous vient cet intérêt pour les chevaux ?

Lorsque j’étais tout petit, mes parents étaient souvent sollicités parce qu’ils travaillaient avec des chevaux. Lorsqu’il était jeune, mon père faisait des concours hippiques. Mes enfants ont tous monté à cheval. Mon père en était content, il les accompagnait et s’occupait d’eux. Quand la maman de Justine, ma petite-fille, a fait de la compétition, nous avions acheté un bon cheval dont il prenait beaucoup soin. Ça lui faisait plaisir.

De la maison à la « compétition »

Dresser les chevaux, comme vous le faites, permet de les faire travailler dans les vignes ?

Et dans beaucoup d’autres domaines. Le passage du cheval tasse beaucoup moins les terrains que les machines. Les tracteurs de plusieurs tonnes tassent le terrain. Même en le retravaillant après, ce n’est pas la même chose. J’ai travaillé des vignes où passaient les enjambeurs. Ceux-ci ne passent pas tous les rangs ; ça fait une différence énorme.

Les vignerons reviennent donc au cheval, à cette façon de faire.

En partie. Ils essayent un peu tout. Pour éviter l’érosion, ils laissent une partie enherbée au milieu du rang et travaillent davantage au pied des ceps. Est-ce que les chevaux sont à moi ? Oui. Une fois dressés, je les vends ou bien ça fonctionne à la tache via des prestataires de service. Certains vignerons se forment, il commence à y avoir des écoles.

Le vin est meilleur ?

Ce sont souvent des gens qui travaillent en bio. Ils deviennent plus respectueux de la nature et de la terre, alors ils réduisent les traitements qui coûtent cher et ont constitué une manne pour les labos. Cinquante ans plus tard on se rend compte de cette énorme erreur, il faut se débarrasser de cette emprise. Il est impossible de revenir totalement en arrière. Les gros viticulteurs ne peuvent pas travailler uniquement avec des chevaux.

Il faut trouver un équilibre. Comme le « fauchage raisonné » qu’on voit annoncé le long des routes.

Oui… ça ne me plaît pas trop. Ça permet de limiter le fauchage, de ne plus avoir des pelouses au bord des chemins. Il est difficile de dire si c’est bien ou mal, ça dépend des années. Là, il aurait fallu faucher de bonne heure, avant que ça soit trop sec.

Il faut s’adapter à la nature plutôt qu’essayer de faire l’inverse.

La nature fera toujours ce qu’elle voudra.

C’est comme lorsque vous dressez un cheval, c’est une conversation permanente.

Une osmose. Ça se passe très bien avec certains chevaux, de façon totalement différente avec d’autres. Ma personnalité joue, comme le caractère des animaux. Certains sont meilleurs que d’autres, comme chez les humains.

Défilé dans Cluny

Je suis avec vous, sur votre calèche et la relation au temps est très particulière. Elle est rythmée par le pas du cheval.

Il y a quelques années, je faisais du pain. Il me fallait du bois, de la charbonnette que je préparais pendant l’hiver. J’allais ensuite chercher les fagots avec le cheval. Une fois, deux copains, dont l’un allait toujours à 120 à l’heure, sont venus m’aider. L’autre l’a prévenu « Aujourd’hui on va au pas du cheval ! » Il était maréchal-ferrant au haras de Cluny ; il savait donc bien ce que sont les chevaux.

L’intérêt pour le cheval est bien implanté dans la région.

Le haras date de Napoléon. Il a été construit avec les pierres de l’Abbaye. Mais il ne fonctionne plus aujourd’hui. Il y a un centre équestre.

Vous semblez particulièrement heureux que Justine, votre petite fille, prenne le relais.

La transmission dans tous les domaines est nécessaire. Celle-ci, c’est du bonheur ! On a appris des choses, à nous de les transmettre. Même si les vicissitudes de la vie nous éloignent, créent une coupure, ce qui est acquis est acquis.

Comme avec les chevaux.

Oui. C’est comme le vélo. Et puis nous sommes tellement peu nombreux à faire de l’attelage ! Il est d’autant plus important d’y arriver.

Quelles qualités faut-il ?

J’ai appris depuis tout gamin. À dix ans, nos parents n’étaient pas loin mais on travaillait déjà seuls dans les champs avec les chevaux ; on se débrouillait. Ça m’a plu, j’ai continué. Un moment, nous avions sept chevaux à la maison lorsque j’ai appris à mes enfants à monter. Tous les copains du lotissement venaient. Tout se passait chez nous.

Au-delà du dressage, c’est une façon de vivre. Il faut beaucoup de temps pour former un cheval. C’est aussi une passion qui me prend énormément de temps. Comme nous sommes peu nombreux à la partager, nous sommes très sollicités. Il me reste un dimanche de libre en décembre ! Tous les weekends sont pris.

Ça reste un plaisir ?

Si c’était une contrainte, j’arrêterais. Il y a une réelle satisfaction à emmener des gens qui découvrent notre activité avec plaisir. Certains nous attendent chaque année, comme à Viré-Clessé, pour que leurs enfants fassent un tour de calèche.

Justine demande alors à la jument d’accélérer un peu. Il s’agit de traverser un pont avant le passage du TGV qui fait tout trembler et risquerait d’effrayer l’animal. Tout le long de la promenade, Justine lui parle, la rassure. C’est une attention de chaque instant, entre rigueur et affection. À propos de rencontres entre tradition et modernité, Michel Robin rappelle ce jour où, du côté de Saint-Gengoux, tous les « enjambeurs » étaient venus le voir travailler avec son cheval au milieu des vignes ! Ce jour-là avait lieu aussi un essai avec un robot ! Un véritable voyage dans le temps!