Claude Gesvret
8 mars 2026Rencontre avec le peintre Claude Gesvret à Annecy à l’occasion d’une exposition éphémère. La Galerie Garnier-Delaporte déportera prochainement son travail d’Annecy à Chavignol. La peinture comme recherche d’équilibre, entre plein et vide pour échapper au rien. ( Photo: 2 toiles de Claude Gesvret exposées par la galerie Garnier-Delaporte chez J-P Montmasson, parmi des réalisations d’autres artistes).
— J’aime mettre en relation, au niveau technique par exemple, l’acrylique et le feutre. Même si d’autres l’ont fait avant moi, ceci permet de marquer une coupure.
Vous n’appréciez pas le trop d’ordre.
Mon travail est ordonné. Il y a cependant, au départ, une non rencontre, une perte, une absence, un manque. Depuis 85/86 j’ai travaillé cette nécessité d’ouvrir. À quoi elle répond ? Dans les années 85 je travaillais des effets de surface qui comportaient pas mal de recouvrements. Le résultat plaisait, mais je n’ai jamais supporté de m’enfermer . Il me faut toujours ouvrir, aller plus loin. En général je suis loin d’aimer le désordre mais au contraire on peut plutôt dire que dans ma démarche picturale je souhaite plutôt ordonner un certain désordre, un irrationnel mais qui est déjà présent dans le monde , un désordre déjà là. Un désir d’ordonner le chaos initial. (Voir comment Picasso ordonne le chaos de Guernica qui l’angoisse) ; un chaos fondamental (je suis évidemment sensible à « l’écriture du désastre » de Blanchot ) ; mais aussi un chaos rencontré dans ma vie ou dans le monde extérieur ( l’Algérie de mon enfance) mais pour le sublimer dans des relations de formes, couleurs, etc. Un changement de nature pour finalement accéder à un certain plaisir, celui de la peinture (au sens où on peut on peut prendre du plaisir à regarder Guernica).
C’est le moyen de se découvrir soi-même.
Oui, et c’est pour cette raison que je m’intéresse à la psychanalyse depuis toujours. Cette démarche fait partie de ma pratique. Après ces effets de surface, j’ai eu besoin d’une coupure, d’excentrer, de décentrer l’espace. Coupure, fragments… Il y a eu aussi, à cette époque, la remise en cause du fait pictural.
Que l’on a retrouvée dans l’écriture et dans d’autres domaines.
Je me suis même mis à entourer à la craie toutes sortes de choses, comme lors de promenades dans le Mont Ventoux ! Un ami m’avait dit : « Tu cherches à circonscrire le manque. » Il n’avait pas tort. Il s’agissait de retrouver et d’assumer quelque chose qui serait de l’ordre d’une absence. En fait, le manque est toujours déjà là; révélé par la coupure et non l’inverse.
Un désir de l’assumer toujours plus.
De s’affronter au refoulement afin de permettre au désir d’apparaître et dans le même temps que s’élargisse le rapport à l’espace dans le tableau et vers l’espace de l’autre.
Le drame étant le manque du manque pointé par Lacan, qui pour le coup crée le chaos et signale une absence d’accès au désir et à cette altérité .
En découvrant vos tableaux, je relève ordre / désordre, plein / vide. C’est un jeu, une recherche d’équilibre qui passe par les vibrations, le rythme, l’énergie. Le rythme est très musical.
Le titre d’une exposition que j’ai faite à Kyoto en 2024 était L’entre-deux. Cette notion était déjà présente en Corée, en 2016. La coupure centrale crée un manque, cet entre-deux.



Un déséquilibre.
Ce manque qui crée du désir, et qui est présent depuis l’origine. Comme il ne se referme pas, il crée toujours cet appel du désir. Pour l’exposition de Kyoto, j’ai réussi à convaincre mon ami François Jeune de travailler ce thème. Le fait que je partage mes lieux d’habitation entre Paris et le Morbihan doit aussi avoir sa part dans tout ceci. Ma démarche était intuitive ; je ne suis pas au départ un intellectuel, si ce n’est cette expérience du divan.
Dont on pourrait penser qu’elle consiste à détourner la sensualité et l’érotisme vers autre chose.
Oui, tout ce qui est de l’ordre du pulsionnel, de l’irrationnel.
Comment gardez-vous cet entre-deux, le désir, une forme de déséquilibre qui crée un appel ? Un tableau est éminemment construit.
C’est un sacré truc ! Ce qui fait que quand j’arrête de peindre 3 ou 4 jours je me demande si je vais être capable de reprendre. Une espèce de sédimentation fait que les choses se remettent en marche, naturellement.
C’est quand même une angoisse, la peur de ne pas y arriver. Heureusement la peinture vient me rassurer et me remet en route. Elle est comme un test. Un ami chilien avait d’ailleurs fait à ce propos le rapprochement entre test et testicules.
Et le génie, qui flirte avec le génitoires, serait-il exclusivement masculin ? Claude souligne le besoin de peindre en permanence, comme Emmanuel Renaut, MOF, triplement étoilé expliquant qu’il a besoin de « garder le geste » alors qu’il est en train de couper des carottes juste avant l’entretien qu’il vous accorde.
C’est votre continuité personnelle qui permet le déséquilibre apparent. Quitte à la transgresser, à la couper. Vous la testez.
C’est un jeu d’équilibre, toujours.
Pour échapper à l’ennui.
Je vis en ce moment un retour vers la figure carrément figurative. Je dessine des mains, des parties du corps.
Vous composez avec ces éléments qui font partie d’une structure plus complexe.
J’articule ça…Et puisque j’évoquais l’entre-deux… en bas du lieu d’exposition de Kyoto se trouvait le Chemin de la philosophie. J’ai appris que l’un des principaux concepts qui animent ce chemin est justement l’entre-deux !
Entre l’effacement et le recouvrement naguère, la coupure aujourd’hui, comment savez-vous qu’un tableau est achevé ?
Une amie peintre m’a posé la même question. Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Est-ce que ce ne serait pas comme une psychanalyse, qui ne s’arrête jamais ? D’ailleurs le blanc que je peins n’est pas du vide sans rien. Il est un plein lui aussi. Alors le blanc, en mettre trop, pas assez ? J’ai trouvé récemment la solution de la pliure qui permet de révéler le blanc.
La pliure, du latin « plicare » rejoint tout ce qui est complexe. Expliquer, c’est déplier pour rendre explicite. Se joue dans l’entre-deux la limite où se rejoignent l’intime et le public. Le secret et l’image. L’extime artistique, philosophique, existentiel. Retenir que la peinture est une « révélation ».
Le risque serait que le plein devienne du rien. D’où ces éléments figuratifs qui viennent se détacher sur les gesticulations picturales, un visage, une main. J’ai osé le faire ! Sans doute après y avoir résisté très longtemps.
Ce travail sur soi fait qu’il y a, à voir vos tableaux, un hors-cadre qui les dépasse, qui déborde des dimensions de la toile.
C’est ce que je souhaite développer. Le blanc participe de cette recherche actuelle.
Blanc, venant du francique « blank »signifie initialement « éclatant, brillant ». Il ne désigne pas la couleur blanche, mais l’éclat lumineux. « Fiat lux ! »
L’appel du rien
Dans Histoires de peintures Daniel Arasse se demande ce qui le touche dans un tableau. « …je dirais que c’est le sentiment que dans cette œuvre-là il y a quelque chose qui pense, et qui pense sans mots. » Et Daniel Arasse prend comme exemple Le Verrou de Fragonard. « …quand je l’ai vu pour la première fois…alors que je le connaissais déjà par ses reproductions, j’ai eu un choc, et j’ai compris après coup que ce qui m’appelait dans ce tableau de petite dimension tenait au fait que, comme l’a dit un grand spécialiste qui s’est d’ailleurs trompé ou bien a plus raison qu’il ne le pensait, la moitié gauche du tableau est occupée par rien. Cela m’a arrêté…J’avais là, devant moi, ce que Delacroix, je crois, a appelé « la silencieuse puissance de la peinture. » Ce rien invite le spectateur à le combler. Daniel Arasse poursuit , précisant que le temps passé devant un tableau enrichit l’émotion au point que, parfois « le tableau s’est levé. »

