Devoirs de vacances

Devoirs de vacances

17 janvier 2026 0 Par Paul Rassat

Rencontre avec Damien Cabanes qui expose à l’Abbaye d’Annecy-le-Vieux grâce à la Fondation Salomon. Ses  » Devoirs de vacances » n’ont absolument rien de scolaire et méritent le détour.

Vous dites associer l’enfance et la force de son regard.

L’enfant découvre le monde.

Votre travail est en lien direct avec ce qu’il montre, sans détour.

Je suis toujours devant le motif. Les vaches, je suis devant elles. Sur le petit rebord de la route, là où il y a un peu d’herbe et les barrières. Les vaches viennent car elles sont très curieuses mais elles se lassent vite ; il faut donc peindre vite, avec une certaine violence de l’apparaître instantané. Le titre de l’exposition est Devoirs de vacances parce que presque tout ce qui est exposé ici a été fait en dehors de l’atelier, à la campagne. Mais ça pourrait être au singulier, sans s à vacances car c’est pour moi une manière de faire le vide. Après un an de travail à l’atelier, il faut s’alléger peut-être de certains automatismes, d’auto-académismes, tout oublier dans la nature sans autre préoccupation que peindre ce qu’on voit. Les Impressionnismes avaient fui la capitale pour fuir l’académisme ambiant. On retrouve d’ailleurs beaucoup d’académisme dans l’art contemporain. On s’en rendra compte plus tard.

Quelque chose de direct et de spontané amène une fraîcheur.

Le « devoir » que vous mentionnez n’a rien de scolaire ; il répond à une nécessité personnelle ?

D’où elle me vient ? Je n’en sais rien ! ( éclat de rire). Depuis toujours. Je n’ai jamais fait de peinture d’enfant un peu naïve. Mon grand-père était peintre amateur un peu impressionniste. Il m’a offert une boîte de peinture alors que j’avais 7 ans. J’ai donc peint sous son influence ce qui n’était pas du tout des peintures d’enfant. Il est mort lorsque j’avais 10 ans ; j’ai continué à voir seul des expositions, jusqu’à ce jour où j’ai découvert  un  Rothko. Je suis tombé à la renverse, j’ai détruit toutes les toiles que j’avais faites.

Pour quelles raisons ?

Pour aller vers l’abstraction. Et maintenant tout ceci ressurgit, le travail sur le motif… Ceci nécessite une disponibilité pour recevoir toutes les sensations, ne pas être embarrassé de concepts afin d’être dans une création du monde. Tout ce qui nourrit la conscience d’un peintre vient essentiellement de la sensation visuelle. Tout se réorganise, s’assemble. Mais qu’est-ce qui réorganise les choses ? Habituellement le processus n’est pas empirique, il part de l’a priori. Kant nomme ça « le sens de l’unité ».

Nous avons évoqué la force de votre travail. On y retrouve une certaine exubérance. Une vitalité.

Une ivresse des sensations. Je peux peindre juste une petite tige de fleur, très dépouillée, mais ce n’est pas ce qu’offre cette exposition. Le geste pictural ouvre l’espace. Ce moment est crucial, fulgurant ; c’est le passage de l’espace-plan de la toile à un espace qui s’ouvre. Après avoir fait beaucoup vibrer le vide, je me suis dit : « Pourquoi ne pas le remplir à fond ? » Les écrits de Lao Tseu sur la notion de vide nécessaire sont merveilleux.

La conformation de l’Abbaye et vos formats organise une circulation évidente dans l’exposition. Au point qu’on se demande ce que les vaches qui nous regardent ici pensent de vous après que vous les avez peintes.

Peindre un animal ou un objet n’est pas pareil. Un être avec une conscience établit avec vous un jeu de miroirs. Dans le milieu de l’abstraction un animal n’est qu’un prétexte pour obtenir une forme. Pas pour moi. À propos de la circulation dans l’exposition, l’accrochage et le format de mes œuvres évoquent un travelling. Comme je me déplace, il n’y a pas de perspective.

Le motif observant Xavier Chevalier, Damien Cabanes et Jean-Marc Salomon

Mais les différences de tailles, la disposition donnent une impression de profondeur.

La peinture occidentale commence par une épure avec perspective, comme une scène de théâtre sur laquelle on pose les objets. Les Orientaux ouvrent l’espace par le geste.

On pense à l’accumulation d’énergie d’un calligraphe qui va exécuter son geste. Vous êtes dans ce rituel ?

Je pense, oui. À Kyoto, dans la vitrine d’un libraire j’avais aperçu une calligraphie dont se dégageait une force énorme. Elle était de Hakuin Ekaku, que j’adore. C’est un grand maître spirituel du 18° siècle et aussi un très grand peintre.

Puisque vous allez à l’essentiel, votre art parle à des Occidentaux, des Asiatiques, au monde entier ?

Oui, mais paradoxalement, en Corée où j’ai exposé, ils aiment les choses plus occidentales.

Visiter ces « Devoirs de vacance(e)s nous « reconnecte » ( le mot est à la mode)directement  avec l’art et la nature à la fois, avec le temps et toutes ses dimensions : le geste spontané, donc instantané et l’art pariétal, la maîtrise et le lâcher prise, l’enfance et la maturité. Une belle « expérience immersive »très vraie, sans machinerie technique. En prise directe.