Ferdinand Hodler
13 février 2026Entretien avec Christophe Flubacher, commissaire de l’exposition Modernité suisse, l’héritage de Hodler au Palais Lumière d’Évian. (Tableau de Ferdinand Hodler, » Heures Saintes » © SKKG, 2020)
Vous traversez le Léman pour prendre du recul ?
Notre parti pris était celui-ci : la France picturale a beaucoup influencé la Suisse, avec le Néo-académisme, le Divisionnisme, le Cubisme, le Fauvisme, etc. Ce serait bien de réaliser la réciproque, que nous fassions à notre tour connaître la richesse de notre patrimoine helvétique dans la fourchette comprise entre 1870 / 1930 environ.

Pour cela Ferdinand Hodler était incontournable comme fil rouge. Il ne s’agissait pas de monter une exposition sur lui. Il y a déjà eu de grandes expositions genevoises à l’occasion du centenaire de sa mort. Nous voulions montrer son legs à ses héritiers, que ce soit ses contemporains ou ses suiveurs. C’est la raison pour laquelle sa représentation ne dépasse pas dix tableaux, comme des têtes de chapitres, l’intérêt étant de voir comment les peintres suisses se sont arrangés avec ce legs imposant.
Nous avons voulu montrer que, s’il y avait des peintres totalement affiliés au style hodlérien, certains se sont érigés contre son style pour chercher d’autres sources d’inspiration. D’abord les groupes picturaux genevois comme le Falot ou le groupe des Pâquis . Ils ont vraiment fait de la résistance en allant puiser du côté de la France leurs sources et leurs modèles, à commencer par Matisse et le Fauvisme.
C’est à Genève que se produisent les attaques les plus virulentes. Le peintre Chavaz traite Hodler de « vieille barbe » et va jusqu’à lui reprocher l’influence germanique qu’il qualifie de « boche ». Il y a donc ce mouvement frontal, mais aussi toute une flopée d’artistes suisses qui pouvaient être amis avec Ferdinand Hodler, l’admirer, mais qui ont trouvé d’autres sources d’inspiration, auprès de Segantini, par exemple, ou de Delaunay et du cubisme orphique, comme Alice Bailly. Il y a aussi l’influence décisive exercée par Ernst Ludwig Kirchner, le peintre expressionniste allemand qui s’était établi à Davos en 1917 pour fuir les horreurs de la guerre.. Il va fortement influencer le groupe Rot-Blau. Un tiers de l’exposition montre des artistes qui ont travaillé en toute indépendance de l’emprise hodlérienne ou bien se sont érigés contre elle.
Nous offrons au public français un panorama complet de la peinture suisse à la charnière des 19° et 20° siècles.

Pour quelles raisons Hodler a-t-il servi de pivot ?
À la fin du 19° siècle la Suisse, paradoxalement, est un État très jeune. La Constitution fédérale date de la moitié du 19° siècle ; elle est constituée d’une grappe de cantons disparates, soit sous la tutelle prussienne, soit départements français sous Napoléon. Ajoutez la barrière que constituent 4 langues nationales, le kulturkampf, une sorte de guerre de religion entre cantons protestants et catholiques, l’opposition entre cantons campagnards et urbains. Il y a même eu une guerre de sécession en Suisse, qui n’a duré que 3 jours…
La Suisse de l’époque n’a pas de véritable unité, de véritable cœur. Ce sont paradoxalement les peintres qui vont faire de la nature, des Alpes et du Jura, le ciment de l’unité nationale. Même ceux qui sont originaires de cantons non alpins.
Par la qualité de sa peinture Hodler émerge de tous les autres. Nous avons voulu montrer cependant qu’il est aussi l’arbre qui cache la forêt.
Quel bonheur d’entendre que l’art et la culture peuvent être un lien alors que l’on sabre dans leurs budgets en ce moment ! Et que la nature dépasse les vicissitudes humaines.
Vous évoquez la France ; une discussion que j’ai eue récemment témoigne que la situation est comparable en Belgique. Nous avons eu la chance de pouvoir monter cette exposition qui comporte 140 tableaux parmi lesquels des chefs-d’œuvre qui nous ont été prêtés par des musées comme celui de Soleure. L’aide d’Évian a aussi été très précieuse.

Le Palais Lumière convient très bien à votre projet.
Nous avions été flashés par les récentes expositions comme celle consacrée à Paul Éluard ou aux Artistes Voyageuses et cette capacité de monter des projets thématiques. Nous avons été extrêmement bien accueillis et mon vœu le plus cher est que l’aventure puisse continuer avec d’autres projets.
Nous évoquons encore les frontières, dont le tracé évolue au gré de l’Histoire, dont le film de Bernard Favre « La trace » montre un pan intéressant. Espérons qu’à la suite de Hodler la forêt artistique et culturelle continue de prospérer par-delà les frontières.
