Humaine, Trop humaine

Humaine, Trop humaine

20 novembre 2022 0 Par Paul Rassat

Pensée détournée pour être plus directe

Il est parfois nécessaire de quitter les autoroutes de la pensée pour emprunter des chemins offrant un nouveau point de vue. C’est le sens de la vignette collée sur l’album de Catherine Meurisse. « On ne naît pas philosophe, on le devient (avec Catherine Meurisse). Excellent détournement qui nous plonge dans la pensée de Simone de Beauvoir. «  On ne naît pas femme, on le devient ». Le mot philosophe présente d’ailleurs l’avantage d’être soit féminin, soit masculin. Le titre de l’album «  Humaine,Trop humaine » dévoile les intentions de l’auteure.Il renvoie à un titre de Nietzsche «  Humain trop humain, un livre pour esprits libres. » La quatrième de couverture clôt le livre sur un «  Connais-toi ! — Toi-même » qui transcende la schizophrénie. Entre ces deux pages, une entreprise de mixage du sérieux, de l’humour, de la farce, de la philosophie pure, du commentaire hilarant…

Du bon usage de l’ironie

La première image du livre représente Nietzsche déclarant « On me dit que des surhommes se sont glissés dans la salle. » Référence à Desproges, coup de griffe aux machos. Le dessin ricochet qui d’un trait atteint deux objectifs : ironie affichée et féminisme revendiqué.

Montrer

C. Meurisse se contente parfois de montrer, de reprendre et de mettre en situation le discours de certains philosophes qui apparaît aujourd’hui totalement misogyne. Fénelon, Diderot, Nietzsche, Proudhon. Freud vient compléter la liste à sa manière. Psychanalyste psychanalysé par sa propre mère. Arroseur arrosé. Car tel est le point de vue adopté, montrer ce que le discours théorique donne dans la pratique. Établir un lien entre les penseurs et la réalité vécue. Alors Don Juan lui-même est dépassé par les moyens de drague actuels. Montrer les contradictions. Ou bien pousser jusqu’à l’absurde, tel Camus écrasé par le rocher de Sisyphe tellement heureux.

Inversion

On s’amuse à voir un peu tout au long du livre les rôles inversés. Ulysse a attendu sa Pénélope qui revient de son périple avec Circé, Calypso et les autres pour s’enfermer aussitôt dans sa chambre avec elles. Inversion qui va même jusqu’à la non naissance de Cioran. Jusqu’à transformer le fameux « L’homme est un loup pour l’homme » de  Hobbes en un jeu du genre « Où est Charlie ? ». Jeu à tiroirs.

Jeu à tous les niveaux

Catherine Meurisse fait exploser la philosophie masculine, contrainte, sérieuse, donneuse de leçon. Par l’inversion, par l’absurde, par l’ironie, par le jeu de mots, même lourd. Le Castor castre. Marx aurait écrit Le Capitule. Et un lapsus transforme pour les Goncourt un livre de Simone de Beauvoir en Armoire d’une jeune fille rangée. Aristote sombre en caricature du globish…Le jeu culmine (consciemment ou non ?) dans le passage de Descartes mouliné en une épilation brésilienne et Voltaire, « Il faut cultiver notre jardin » Un humour au poil dont le délire renvoie au cœur du propos, la sentence philosophique passée au crible de notre réalité. La caverne de Platon devient corps caverneux et la philosophie érection de la pensée nous invitant à sortir du sensible. Et des écrans de Netflix.

Une vraie ronde

Aux philosophes  passés à la moulinette de Catherine Meurisse, il faut ajouter Coluche, Guy Bedos et Sophie Daumier, Bourvil, Djamel et l’on ne sait plus très bien qui est philosophe, qui est humoriste. Barthes s’y perd qui se renseigne sur le prix d’une passe. Le premier degré prévaut parfois et La Rochefoucauld s’y brûle. Autre point d’orgue dans cette valse endiablée, la Vierge passant l’aspirateur. Une interprétation psy de la scène serait intéressante.

Philosophie et réalité

Catherine Meurisse se met en scène. Elle interroge les philosophes. S’il n’avait pas été suspecté de relations incestueuses, on pourrait penser à Woody Allen questionnant virtuellement et en temps réel le réalisateur d’un film afin de montrer à son interlocutrice que son point de vue est pertinent. Délirons il en restera toujours quelque chose, on pense aussi au match de football entre philosophes des Monty Python. Un délire aussi fort, mais très instructif.

Se méfier des apparences

D’un niveau l’autre, l’auteure nous invite à creuser sous les apparences, derrière les écrans. À tuer le temps avec Proust et à considérer que la vraie vie, c’est la littérature. » Ou la philosophie …vécue. Les singes desquels nous descendons, par un court-circuit de la pensée, seraient devenus les hommes que nous sommes. Nous serions devenus des singes voleurs, consommateurs, voyeurs. Remontons au singe ! Catherine Meurisse se met donc à poil en fin d’album, à l’état de nature.

Encore un détournement

Il n’est pas indifférent que l’album se termine par un retour au Japon. Le précédent livre nous y avait emmenés. Le décentrement vécu alors par l’auteure lui avait permis de se retrouver, de dépasser une réalité pesante. Son travail montre que les gens qui se prennent au sérieux sont souvent lourds et que la légèreté peut apporter de la profondeur. Détournement et retournement!