La simplicité complexe
22 janvier 2026Avec ses Devoirs de vacances exposés par la Fondation Salomon à l’Abbaye d’Annecy-le –Vieux Damien Cabanes trompe agréablement son monde. Alors que notre société s’évertue à faire paraître complexes des choses sans grand contenu, son travail donne l’impression d’une simplicité enfantine alors qu’il est empreint d’une force qui le fait exploser en nuances. Le titre de l’exposition nous mettrait-il sur la voie ? Il forme un oxymore. D’un côté le devoir, ce que l’on fait par obligation, ou plutôt, ici, par nécessité, et de l’autre les vacances. Celles-ci au sens de vacance, d’otium ? La simplicité complexe est intelligence.
Conversation avec Xavier Chevalier ( qui réalise l’installation)
Damien Cabanes travaille dans une économie de moyens, à tous les sens du terme. Quand il peint des vaches ou des plates-bandes il est réellement dehors, en contact direct avec la matière. Il est dans l’urgence tout le temps ; et il déroule comme une tapisserie de Bayeux.
Il va à l’essentiel mais il y a , par la répétition et la variation, comme une mise en scène.
Damien Cabanes maîtrise parfaitement la technique, il est coloriste hors pair. Il est très influencé par les peintures rupestres mais surtout par les Impressionnistes avec la question de la lumière, par l’abstraction américaine, par Monet et les Nymphéas, Joan Mitchell. Il y a dans son travail un côté faussement simple et faussement enfantin mais viscéral, incarné. Un pinceau, ses couleurs, une toile, pas de repentirs. Soit le résultat lui convient, soit il barbouille tout et il recommence. Il déroule son support, ce qui fait qu’il travaille comme avec un livre, de gauche à droite. Ce qui fait qu’il laisse aussi, à l’occasion, du blanc à droite. Le résultat ne semble pas centré, ni symétrique ; et puis il coupe sa feuille sans respecter la ligne droite.
Est-ce que ça signifie qu’une œuvre n’est jamais finie ? Elle se prolonge d’un travail à l’autre ?
Exactement. Il déroule son énorme rouleau de papier jusqu’à la fin.
Comment s’est fait le choix des œuvres pour cette exposition ? La nature est très présente, les deux paysages urbains sont rouge sang.
Damien est un Parisien pur et dur, mais il vit en bord de Seine, dans son atelier. Comme les Impressionnistes il voyage, il va chercher les choses et les recrache. Il se définit aussi comme performeur.
Il produit par nécessité personnelle.
Dans un besoin quotidien. Avec le Covid, il s’est mis à acheter un bouquet de fleurs par semaine, qui devenait son modèle, et celui-ci, fané, en appelait un autre…
Avec cette exposition, il nous invite dans sa scénographie et dans une certaine fraîcheur, dans une promenade bucolique teintée d’humour et de simplicité.
L’étymologie du mot simplicité renvoie à l’idée de se tenir droit, de ne pas plier. On ressent à voir le travail de Damien Cabanes une explosivité, un jaillissement. Même sans recherche de perspective ou de profondeur, une force anime tout.
Deux coups de pinceaux et la forme émerge ! Ça bouge. J’ai l’impression que quand on ferme la porte de l’Abbaye toute une vie reprend et se range quand le public arrive.
Oui, on peut se demander ce que devient une exposition quand le public est absent.
Une circulation existe par elle-même car nous avons choisi de fixer les peintures à la même hauteur, tout le long des murs, à l’exception des très grandes œuvres. La configuration de l’Abbaye permet d’offrir au regard un feuilletage de plans qui se font écho. Le visiteur est même accueilli par un chien qui monte la garde.
Quelle est la place de Damien Cabanes dans les expositions réalisées ici, à l’Abbaye ?
L’exposition Christian Lapie permettait de montrer aussi sa production de dessins. Avec Iris Levasseur et d’autres, parmi lesquels Damien, on rejoint la question du dessin contemporain qui intéresse Jean-Marc Salomon. La peinture et le dessin se conjuguent dans la simplicité, dans leur essence.
Il va y avoir pas mal de remarques du genre : « Mon fils fait la même chose » ; comme devant du Picasso. Cette fausse simplicité peut créer une connivence avec le public.
Depuis son enfance Damien Cabanes ne pouvait que pratiquer le dessin et la peinture, devenir artiste. Par le milieu familial il a baigné à Giverny lorsqu’il était gamin. Il a gardé cette fraîcheur de l’enfance au point de pleurer lorsqu’il a découvert encadré le grand tableau de cette exposition. Beaucoup d’artistes apprécient la force de son travail. Il est authentique. Il lit beaucoup, va voir de nombreuses expositions mais il n’est dans aucune stratégie de carrière ou du marché de l’art.
Cette simplicité n’est pas dénuée d’humour. Il suffit de quitter Annecy pour voir des vaches dans les champs. Avec cette exposition, ce sont les vaches qui observent le public, et à y regarder de près-il faut un moment-on distingue dans la force du trait toutes sortes de nuances colorées en mouvement. Le travail de Damien Cabanes est vivant.

