Les jardins invisibles

Les jardins invisibles

14 mars 2026 0 Par Paul Rassat

Alfred et Régis Lejonc sont les deux invités d’honneur de Sevrier BD 2026. Comment parler du livre d’Alfred, Les jardine invisibles ? Il se trouve que Talpa n’aime pas raconter mais trouver un angle, un regard. Ça tombe bien, le livre d’Alfred n’est pas racontable, encore moins « pitchable ».   

Puzzles et fragments 

Le mieux est de reprendre quelques lignes de la présentation qu’il en fait : « La plupart des récits qui composent ce recueil racontent des points de bascule de ma vie.

Petites pièces de puzzle comme on en connaît toutes et tous. Fragments souvent infimes, pas spectaculaires mais dont l’impact sur notre trajectoire est tangible. On s’aperçoit parfois trente ans plus tard qu’à ce moment-là, sur cette phrase, cette rencontre, cette mélodie, quelque s’est joué. Quelque chose a bifurqué en nous.

Des micro-bascules…Nos jardins invisibles. »

Garder son jardin pour soi ?

Quand un spectacle, un concert, une exposition, un livre sont réussis, vivants, ils ouvrent de nombreuses portes, tissent des liens avec des repères culturels existants, nouveaux. Un univers vibre. C’est le cas avec ces Jardins invisibles. Le mot « jardin » vient du francique gard ou gard, il flirte avec le verbe « garder », avec l’enclos et le paradis. L’Eden, en sortir ou pas ? Rendre visible ce qui ne l’est pas ? Oxymore et tour de force ? Plutôt tour de tendresse. Parler de soi sans étaler un ego débordant, avec tact, mesure. Changements de points de vue, vision différente du temps, des relations…Alfred tisse, retisse sans faire tapisserie mais poésie.

Précarité, incidents, moments révélateurs

Parmi les références qu’il ravive, Le champignon de la fin du monde (Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme) d’Anna Lowenhaupt Tsing.

« …. Et si la précarité, l’indétermination et tout ce que nous avons l’habitude de penser comme ayant peu d’importance, se trouvaient en fait la pièce maîtresse que nous cherchions ?

Ou bien, glané dans La gloire des petites choses de Denis Grozdanovitch ce passage écrit par Roland Barthes à propos de l’Aziyadé de Pierre Loti : » Ce qui est raconté ce n’est pas une aventure, ce sont des incidents. L’incident est simplement ce qui tombe doucement, comme une feuille sur le tapis de la vie ; c’est ce pli léger, fuyant, apporté au tissu des jours ; c’est ce qui peut être à peine noté : une sorte de degré zéro de la notation, juste ce qu’il faut pour pouvoir écrire quelque chose. Donc, il ne se passe rien. Ce rien cependant il faut le dire. » Ce sont ces riens qu’Alfred rend visibles ; les interstices de la vie. S’y plonger est un bonheur.

S’y retrouver aussi. Dans Fenêtres, Jean-Bertrand Pontalis écrit : « Clairière : lumière, fragiles rayons de soleil à travers les feuilles, ouverture, mais ouverture au creux de ce qui est longtemps resté opaque…Dans mes clairières, je ne suis jamais seul. » Comme les clairières de Pontalis, les jardins d’Alfred nous éclairent.