Molière, « Face à » et l’effacement général du sens

Molière, « Face à » et l’effacement général du sens

23 décembre 2021 Non Par Paul Rassat

Quelques exemples

Qu’en penses-tu, Molière?

« Face à l’explosion des cas, l’Allemagne a décidé de… » Pour lutter contre l’explosion, pour juguler l’explosion ?

« Face à la crise du logement le gouvernement lance une nouvelle initiative… » Pour résoudre, combattre…La crise du logement ?

« On est face à un problème majeur dans un moment de grande confusion… » Nous devons affronter, résoudre… ?

« Le premier pilier pour moi est de protéger les femmes face aux violences » Marlène Schiappa. Le premier pilier pour moi est de protéger les femmes des violences ?

[ Photo : la Roxane de Cyrano interprétée par Anne Brochet]

Face et pile

Face vient du latin facia, « portrait », qui vient lui-même de facies. Laissons pour l’instant de côté les contrôles au facies, quoique. La face, partie antérieure du visage de l’homme, est aussi le mot utilisé pour désigner le visage du Christ, la Sainte Face qui provoqua de nombreux contrôles romains, dont l’un fut fatal. Face est aussi l’opposé de pile parce que c’est le côté d’une pièce où est représenté un visage, une face, parfois de profil.

Disparition de la causalité

À force d’employer la même expression, « face à » pour remplacer toutes sortes de nuances causales, consécutives ou autres, nous réduisons notre relation à la réalité à une approche unique et caricaturale. D’autant plus caricaturale et erronée que se trouver « face à » signifie que nous serions extérieurs aux questions et problèmes que nous avons à traiter. C’est d’autant plus paradoxal que s’amplifierait une approche écologique qui inclut l’humain et ses activités dans la dégradation de la Terre ( et de l’espace).

Distanciation ( et irresponsabilisation ?)

Notre vocabulaire traduit notre vision du monde. Le phénomène « face à » est relayé et amplifié par d’autres expressions. «  On est dans une période où il y a… » Que faisons-nous dans cette période ? Sommes-nous uniquement en train d’émettre un constat ou bien sommes-nous responsables, à quel degré, de ce qui se passe ? «  On est dans un monde qui est en train de craquer, c’est viral. » L’énonciateur craque-t-il ?

Distanciation et dilution du sens

« On sera en incapacité complète de faire cette transition… » On ne pourra pas faire cette transition eût été trop direct. «  Être en incapacité de… » revêt une connotation plus analytique, plus technique qui est de l’ordre du constat. Irresponsabilisation encore. À force de s’éloigner, on finit par être hors sol. Pour nous relier à une forme d’humanité, nous émaillons nos messages personnels d’émoticônes. Ils constituent une grande économie qui nous dispense d’utiliser des mots appropriés.

Distanciation, aliénation et colonisation

Les anglicismes contribuent à ce processus. Comme ce journaliste de France Inter déclarant « C’est du fake checking ». Cet interviewé se présentant «  Je suis group leader. Group leader, c’est chef d’équipe. » Quelqu’un d’autre évoque la « slow fashion » et traduit « C’est la mode durable ». Et Jérôme Fourquet citant la « France back stage, la France des coulisses. » Certains vous diront que ces expressions anglaises sont plus pertinentes qu’un équivalent français et que celui-ci n’existe pas toujours. Pour réponse, il suffit de penser à tous ces pays ex colonisés qui mêlent aux langues locales une multitude de mots français. Nous en sommes là avec l’anglais. Il ne s’agit pas de dénoncer simplement notre colonisation par la langue mais de pointer notre paresse intellectuelle.

Yaourtisation

L’anglais serait, paraît-il, plus chantant que le français. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter Boris Johnson ! Plus sérieusement, l’anglais est surtout plus facile à utiliser. Brel, Brassens, Ferrat, Ferré, Trénet, Aznavour, Feu ! Chatterton aujourd’hui montrent qu’il est possible de chanter plutôt bien en français, si on s’en donne la peine. La langue anglaise est plus propice, en revanche, à la chanson yaourt.

Platification de la langue

Et c’est ainsi que, les véritables liens logiques et de causalité étant édulcorés, voire éliminés, fleurissent platistes et créationnistes. Le langage de l’entreprise fait largement partie de cette aliénation/bêtification. Quelques extraits d’un tableau paru sur le site des Échos le montrent. Employé est devenu collaborateur, l’entreprise a donné nous, rémunération/ gratification, décevant/ en-dessous des attentes ( expression neutre), licencié/remercié, réfléchir/ brainstormer, je dois passer un appel/ j’ai un call,…Il suffirait presque de parler l’anglais de l’entreprise pour paraître efficace et intelligent.

Deviendrions-nous des Précieuses comme celles de Molière ?

Se souvenir de la Roxane de Cyrano demandant à Christian de « délabyrinther » sa pensée. Se souvenir des Précieuses ridicules de Molière qui transformaient la conversation en un échange d’affèteries. La chandelle devenait le supplément du soleil. Le chapeau était l’affronteur des temps, le fauteuil tenait lieu de commodités de la conversation… De nos jours, on est en capacité de pouvoir, on peut se poser la question de savoir si (se demander ?).

Se souvenir alors que pour Molière les Précieuses étaient ridicules

Délabyrinthez-moi

Délabyrinthez-moi

Oui, mais pas tout de suite

Pas trop vite… »