Passer à l’acte, agir, acter

Passer à l’acte, agir, acter

29 août 2025 0 Par Paul Rassat

Dans un livre court mais dense, Passer à l’acte, Bernard Ziegler évoque « une anamnèse produite par une situation objective dans le cours accidentel de mon existence. L’accident consista en cinq années d’incarcération…années évidemment précédées par un passage à l’acte, c’est-à-dire par une transgression. »

Cinq années de prison et « cinq années de pratique philosophique…On doit toujours être prêt à philosopher à mort…philosopher dans le mourir qu’est une vie… »

Il est difficile de rendre compte de la pensée (incarnée) de Bernard Stiegler. Voici donc de simples impressions de lecture très personnelles.

Individualisation et individuation

« L’individualisation est le résultat de l’individuation, qui est elle-même un processus, par lequel le divers en général, le divers que je suis aussi bien que le divers que nous sommes, tend à s’unifier et, par là, tend vers l’in-divisibilité de , c’est-à-dire vers sa pure adéquation à lui-même. » Ce processus m’implique en relation avec le groupe. Il s’agit de lier son destin individuel à celui du groupe par « la langue, la philosophie, les lois, etc. »

Ce processus d’individuation est sans fin. « Devenu lui-même, accompli, ne s’altérant plus, l’individu fini, achevé, serait sans lendemain ni avenir. La fin est donc ce qui, ne pouvant être réalisé, est sans cesse fictionné. » C’est ainsi que nous construisons des histoires au cours desquelles des choses arrivent.

Fidélité

« …la question de la fidélité est une aporie. On ne peut être fidèle à l’unité et à l’identité qu’en restant fidèle aux altérités de la diversité des personnages que l’on aura été et joué, parfois sans le savoir, sans s’en apercevoir, et qui résulte du caractère accidentel de l’existence.

À la loi

Ma vie aura été une succession de vies…Je n’ai jamais cessé de changer de vie…Cette succession, je la supporte comme la marque même du défaut d’origine, qu’il faut, dont ces rôles successifs et accidentels sont des masques, des persona, qu’il a fallu, que je suis devenu comme ce qu’il fallait, et justifiés uniquement, si jamais ils le sont, dans l’après-coup de ma liberté fragile, de ma fidélité faillible au défaut d’origine-à la loi. »

Réminiscence

Bernard Stiegler souligne le rôle de la réminiscence qui donne sens à l’insignifiance de nos vies, à leur dimension accidentelle. Soulignons que la fiction est aussi bien l’art de façonner que de feindre. Pour Andrea Marcolongo, feindre signifie « modeler la réalité qui nous entoure grâce à la pensée….et à partir du même verbe…nous trouvons la figure, qui était à l’origine la « statue », l’effigie » dont vient la signification ultérieure d’ « aspect ».

À rassembler toutes ces propositions, on se retrouve à rechercher l’adéquation entre le fond et la forme, l’accident et le permanent, l’aspect et la profondeur, l’immuable et le passager, je et nous, le passé et le présent. Entre le local, l’idiome, et le langage (non la langue). C’est la madeleine de Proust, c’est toute tentative musicale ou théâtrale. C’est la futilité capitale de toute tentative artistique ou réellement culturelle.

Les mots sans vie 

 Ne pas faire l’économie du processus complet d’individualisation qui sombre trop souvent dans une caricature économiquement rentable car portée par l’intérêt économique soutenu par la publicité qui me dit comment être moi. Échapper à l’événementiel qui comble son absence de profondeur grâce à des éléments de langage comme « partager des émotions. » Ne pas se laisser tromper par la langue pour laquelle « acter » serait passer à l’acte. Éviter de sombrer dans le monde que dénonce Éric Chauvier avec Les mots sans les choses qui devient « Les mots sans nous », « Les mots sans pensée », voire Les mots sans vie