Transition
18 août 2026 0 Par Paul RassatLa transition est l’art de passer à travers, pour aller ailleurs. Notre ministère de la transition écologique est censé nous faire quitter l’ère préhistorique de l’énergie carbonée pour celle de l’énergie renouvelable. Il n’est pas question de transiter pour le plaisir de transiter, mais pour gagner un ailleurs désirable. Et voir si nous n’y sommes pas, dans cet ailleurs désirable. La véritable transition inclut donc un but, un objectif, une destination.
Avec mes compléments
La transition s’accomplit normalement vers un complément. Celui-ci peut être de lieu., comme dans L’embarquement pour Cythère. Il y a aussi la construction transitive directe d’un verbe quand celui-ci marque une action qui s’effectue directement sur un « objet ». Exemple « Je prends le livre ». Le sujet effectue une action sur le livre. La construction transitive indirecte ? « Je parle à mon ami », construction indirecte. Je ne parle pas mon ami. Et puis il y a les verbes qui se construisent soit transitivement, soit intransitivement. Avec ou sans complément. On peut dire d’un enfant « Il parle ! »
On + évidence
Notre époque connaît une tendance accentuée à l’emploi de verbes sans complément. Une sorte d’emploi absolu dans lequel l’action se suffirait à elle-même. Évidente ; indiscutable. « On a communiqué, on a partagé, on a échangé, on a dialogué… » Le pronom indéfini on associé à un verbe sans complément donne à la formulation une tournure quasiment reliée à l’éternité d’une réalité figée.
L’indiscutable
Pour Roland Barthes, dans Mythologies, le vocabulaire intransitif est une formulation idéologique. Le langage bourgeois présente les actions et les valeurs sans faire apparaître leur objet, leur cause, ni leur destinataire. L’intransitivité fait disparaître la relation pour présenter les faits, les décisions comme des vérités indiscutables, ontologiques. « On a communiqué » quoi ? À qui, dans quel but ? Qu’en est-il ressorti ? » Performer, évoluer, rebondir…L’intransitif transforme le faire en être. D’où l’importance d’être en capacité de faire en sorte que. Pour Barthes, ce processus transforme le produit d’une histoire en nature. C’est le mouvement du mythe : ce qui a été fait paraît simplement (juste?) être là. De toute éternité ; dans une évidence indiscutable.
Mythe, tautologie et pléonasme
Alors que les artistes insistent sur le processus de fabrication, de création, le mythe politico-économique présente l’objet, le programme transformé en « idée » comme déjà éternellement là, hors du temps. Ajoutez-y la touche de pléonasme qui renforce l’édifice de la tautologie. « On a collaboré ensemble. » Le déjà toujours là est encore plus là. Tout se tient, fait écho.
Une couche supplémentaire ? Les pompiers se battent « face » au feu. Ils sont « sur » les incendies. Ils ne luttent pas contre les incendies, mais sur. Cette réalité qui nous échappe parce qu’éternelle nécessite que nous nous situions en dehors d’elle. D’un côté le monde intransitif, de l’autre son corollaire, une réalité extérieure. Barthes souligne la confusion du temps dont on parle et du temps où l’on parle. Cette confusion s’accompagne de celle qui réunit l’espace et le temps au sein des mêmes mots. Derrière en est un bel exemple, qu’avait précédé « en amont ». Cette confusion passe aussi par les écrans, les selfies, le replay, les jeux vidéo qui offrent plusieurs vies.
Transition du doigt dans l’œil
Et puis il y a cet intransitif absolu. « J’ai été impacté » ; « Je suis dégoûté » ; « Je suis choqué » qui gomme toute nuance, formule intransitivement une hyperbole qui sature tout. Tout est dit ! Pour Barthes « L’opprimé fait le monde, il n’a qu’un langage actif, transitif (politique) ; l’oppresseur le conserve, sa parole est plénière, intransitive, gestuelle, théâtrale : c’est le Mythe ; le langage de l’un vise à transformer, le langage de l’autre vise à éterniser… En réduisant toute qualité à une quantité, le mythe fait une économie d’intelligence : il comprend le réel à meilleur marché » Un ministère de la transition écologique ? On rêverait de langage performatif pour lequel dire, c’est faire. Il semble plutôt que nous soyons dans la transition du doigt dans l’œil.
L’expression « à l’époque » participe du même processus de gommage, d’effacement et d’extraction du temps. À l’époque. Quelle époque ? Quand précisément? Dans le passé tout se confond, le proche, le lointain, autrefois, naguère, il y a des lustres, au moment du big bang.
Lost in transition.
