Une étincelante noirceur

Une étincelante noirceur

10 octobre 2026 0 Par Paul Rassat

Quel bonheur d’avoir assisté à la générale de Madame de Sade ! Le texte de Mishima, d’une richesse, d’une profondeur époustouflante emporte les actrices et le public bien au-delà et à l‘intérieur des contradictions, des paradoxes, des oxymores. Il fouille, fouit les apparences pour parvenir à la nature des personnes, de leurs relations. De natura rerum. En une étincelante noirceur, il dépasse les convenances. La force de la parole perce la fidélité, l’hypocrisie, la morale, les rôles que la société, la bienséance, le regard des autres nous contraignent à respecter.  Nous limitant ainsi à un rôle. ( Photo© J-L Fernandez)

Dépasser le rôle

Le propos de la pièce interroge à l’infini, liant indissociablement vice et vertu. Inépuisablement. La construction vertigineuse fait peu à peu émerger une mise en abyme. Nous voyons des personnages sortir de leur rôle social pendant que les actrices dépassent le rôle qu’elles incarnent. Quelques maladresses au début, le temps de se mettre le texte en bouche. Mais l’assurance va crescendo, le ton monte, les affrontements deviennent de plus en plus vifs. Chacune des six actrices est emportée par le jeu qu’elle dépasse, plus vrai que vrai.

Dire ce qui ne peut pas l’être

Comment fondre toutes ces interrogations, toutes ces contradictions d’une vie de vice et de chaos qui rejoint une autre mise en abyme dans le chaos de la Révolution ? La force de Mishima, la subtilité de la mise en scène de Stanilas Nordey – sobre- rejoignent le dialogue à distance de Wittgenstein et de Valère Novarina. « Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. » soutient le premier. « Ce dont on ne peut pas parler, c’est cela qu’il faut dire » répond Novarina.

Renée renaît, pas Donatien

Le propos de Sade via Mishima est très contemporain, moderne, actuel. Dépasser la honte. Parler, dire. Nommer. Assumer. Bien au-delà du domaine de l’amour et de la sexualité, il s’agit de ne pas se laisser enfermer dans des rôles, des fonctions, des missions, des convenances. Renonçant à la vie séculière, Renée de Sade, renaît à la liberté. Elle se refuse à tenir un rôle, à n’être qu’une serrure attendant sa clé. Alors que lui, Donatien (prénom lié au verbe donner !) emporté par la recherche d’endorphines n’a pas su arrêter à temps sa carrière de champion du vice et de la vertu. Il faut savoir renoncer au siècle pour ne pas renoncer à soi-même. Accepter librement l’enfermement pour ne pas en subir un autre. C’est de désir et de liberté dont il est question.

Le vice et la vertu ? Une question d’approche, d’angle de vue ! Pas l’un sans l’autre.

On se surprend, le lendemain de la générale, à fredonner la chanson de Graeme Allwright Petites boîtes. « Petites boîtes / toutes pareilles… » « Français, encore un effort pour être vous-mêmes ! »

Dualité en triangle

La subtilité de la pièce permet de rapprocher les lis qu’elle évoque, et Le lis de mer de Mandiargues, qui a participé à l’élaboration en français du texte de Mishima. Lis ou lys, deux orthographes d’une même réalité, comme le vice et la vertu sont de même nature. Cette dualité permanente se lit, s’entend tout au long de la re-présentation dans la position qu’occupent les actrices entre elles, face au public, séparées par un écran sous le regard perçant de Mishima. La construction de l’espace, souvent en triangle, acère la parole qu’adoucirait presque un détail vestimentaire. Les longues robes d’époque cachent parfois les chaussures. On a alors l’impression que les actrices glissent sur scène.

Un texte, une incarnation, une mise en scène qui marquent et qui confirment ceci : une création véritable crée en retour son créateur.