Valère Novarina

Valère Novarina

19 janvier 2026 2 Par Paul Rassat

Entretien avec André Marcon pour évoquer l’œuvre de Valère Novarina et le jaillissement de son écriture. ( En photo, l’atelier de Valère Novarina pour le Grand Format que lui consacrait Bonlieu Scène Nationale en 2016).

Dessin tiré de « La clef des langues »

Que portez-vous en vous de Valère Novarina ?

La question est vaste ! Ce que je porte, ce que j’ai ingurgité avec beaucoup de mal, ce sont ses paroles, les trois monologues que j’ai joués, les pièces avec d’autres acteurs. Voilà ce que je porte de son œuvre. Il y a aussi en moi la profonde amitié qui nous liait, cette rencontre exceptionnelle avec un grand écrivain et un grand poète. La chose la plus merveilleuse qui peut arriver à un acteur est de rencontrer un grand auteur. J’ai eu cette chance.

Vous évoquez une délivrance et de la frayeur lorsque vous avez découvert les textes de Valère.

C’est une langue nouvelle dans l’espace dramatique qui m’est allée tout de suite droit au cœur, comme quelque chose que je connaissais sans le savoir ou que j’attendais sans le savoir non plus. Elle m’a immédiatement capturé. La frayeur ? Il a fallu que j’apprenne tout ça puisque c’était destiné à la scène. Apprendre des textes pareils a été une autre paire de manches ! J’ai connu de grands moments de frayeur au tout début, et puis de découragement. C’est un travail de longue haleine pour se mettre tout ça dans le corps et dans la tête. Une fois qu’on a fait ce travail, la récompense est extraordinaire. C’est une joie renouvelée à chaque représentation. Il y a une telle énergie dans cette parole qu’on la redécouvre à chaque représentation ! Une énergie qui se promène comme elle veut, si bien qu’on ne sait pas à quoi s’attendre. J’ai toujours vu de grandes différences d’une représentation à l’autre.

Se mettre le texte dans la tête et dans le corps. Les deux sont indissociablement liés.

Bien sûr ; quand ce n’est que dans la tête, ça ne va pas. Il y a quelque chose qui doit passer dans le ventre, dans le corps. On sait quand c’est là, on peut se redresser de la table où on apprenait pour évoluer dans l’espace. Quelque chose est arrivé, est apparu, qui est là. Qui va changer encore, toujours. C’est comme passer de quatre pattes à la station debout. Tout n’a pas été fait là, mais ça a tellement compté dans ma vie d’acteur. C’est aussi comme lorsqu’un musicien rencontre un très grand compositeur, quand il en joue d’autres par la suite, cette expérience et cette rencontre le nourrissent.

Vous racontez que, quand vous buttez sur Le discours aux animaux, vous allez faire une visite aux animaux du zoo de Vincennes. Quand vous demandez à Valère de vous parler du texte, c’est une partie de ping-pong  qui tient lieu d’explication.

Je lui avais dit : « C’est très difficile, il faudrait que tu m’en parles… » Il me propose de venir passer un weekend dans sa maison de campagne près de Paris pour parler de tout ça. Je lui pose une première question et je le vois tellement abattu, incapable de parler…J’ai compris que c’était à moi de faire le travail, d’explorer le texte. On a parlé d’autre chose et joué au ping-pong.

Le ping-pong repose sur le rythme ; ce qui me rappelle une remarque qu’il m’avait faite lorsque je l’ai rencontré à Annecy : «  Il y a un lieu de la pensée qui est peut-être un paysage rythmique. » Le rythme est la clé de tout.

Exactement. Sa phrase a un rythme extraordinaire. Il l’appelle « la »catastrophe rythmique ».

« …L’inversion, le renversement, le niement – qui pour moi n’est pas la négation – le niement qui est un processus de vie et non de mort, la dialectique, la résurrection, ce mouvement de descendre et de remonter aussitôt, un renversement des sens, un ordre sous le chaos. »

Dans certains textes il y a un rythme comme dans l’alexandrin, une métrique comme dans la poésie. Comprendre le rythme de la phrase me permet de l’apprendre, après quoi les mots s’installent.

Vous vous laissez traverser par ce rythme.

Oui, ce n’est pas une écriture expérimentale. Elle vient chez lui du fond de l’être. Comme il le dit lui-même, c’est un combustible pour la scène.

Ce que vous dites de votre approche du Discours aux animaux peut faire penser à une pratique zen. En l’absence de réponse extérieure, vous avez dû aller chercher en vous.

Pas tellement en moi, à vrai dire, où il n’y a pas grand-chose. Il faut chercher dans la parole qu’on a à prononcer. C’est là qu’est toute la matière première, toute l’énergie, tout le sens, toutes les stratifications dans une parole accolée aux autres ; avec le rythme, tout est là. Il n’y a pas d’état psychologique particulier dans lequel je devrais me mettre mais surtout une exploration quasi géologique de la parole que j’ai à prononcer.

Vous avez eu l’occasion d’évoquer «  le bonheur érotique de l’enfant qui dit ses premiers mots. » On parle beaucoup aujourd’hui de donner, de partager, de recevoir du plaisir. Ce retour au bonheur érotique de l’enfance et de la découverte  fait encore plus sens.

Il y a dans ces textes la joie de l’enfance. Je dis parfois :  »  Rimbaud a écrit Une saison en enfer, et Valère Novarina a écrit Une saison en enfance. » Tout est pulsé depuis l’enfance avec sa profondeur, sa gravité, le comique, la pensée de l’enfance, la stupéfaction d’être au monde.

Dire du Novarina vous rajeunit ?

Ah, peut-être. Tout exercice théâtral est, je pense, une cure de jouvence. Il y a alors quelque chose de régressif mais dans le bon sens du terme.

Lui-même disait : « Il faut écouter attentivement les langues qu’on ne comprend pas. »

C’est ce que les acteurs qui jouent du Novarina doivent faire. Ça peut dans un premier temps leur paraître incompréhensible, inouï. Quand on s’y consacre et qu’on y passe du temps, tout s’éclaircit et a du sens, quelles que soient les difficultés techniques liées à l’apprentissage des textes.

Puisque nous avons parlé du passage de Valère Novarina à Annecy pour un Grand Format que lui consacrait la Scène Nationale, Joseph Paléni m’a rappelé que vous avez joué Le discours aux animaux au haras mis en scène par lui-même.

C’était une très belle représentation dans un cadre magnifique.

Conclure ? Avec cette inversion d’une phrase de Wittgenstein : «  Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » en : «  Ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire. » Et ceci, tiré de Une langue inconnue :  » Géologie de langage, en strates. Caverne du corps des langues. Paysage étymologique…Penser est une construction qui s’édifie par évidement de la matière, appel, convocation des souffles contradictoires…Communicants, ne croyez pas que le langage communique : il danse!… »