Le boucher  

   Le boucher  

24 décembre 2024 0 Par Paul Rassat

Voici une parabole relevée  dans les écrits de Jean-François Billeter sur Tchouang-tseu. Elle vaut dans bien des domaines. Le boucher y est à l’honneur.

« Quand le boucher du prince Wen-houei dépeçait un bœuf, ses mains empoignaient l’animal; il le poussait de l’épaule et, les pieds rivés au sol, il le maintenait des genoux. Il enfonçait son couteau avec un tel rythme musical qui rejoignait parfaitement celui des célèbres musiques qu’on jouait pendant la « danse du bosquet des mûriers» et le « rendez-vous de têtes au plumage».

—  « Eh! lui dit le prince Wen-houei, comment ton art peut-il atteindre un tel degré? »

Le boucher déposa son couteau et dit :

— « J’aime le Tao et ainsi je progresse dans mon art.
Au début de ma carrière, je ne voyais que le bœuf .
Après trois ans d’exercice, je ne voyais plus le bœuf.
Maintenant c’est mon esprit qui opère plus que mes yeux.
Mes sens n’agissent plus, mais seulement mon esprit.
Je connais la conformation naturelle du bœuf et ne m’attaque qu’aux interstices.
Si je ne détériore pas les veines, les artères, les muscles et les nerfs, à plus forte raison [j’épargne] les grands os!

Un bon boucher use un couteau par an parce qu’il ne découpe que la chair.
Un boucher ordinaire use un couteau par mois parce qu’il le brise sur les os.
Le même couteau m’a servi depuis dix-neuf ans.
Il a dépecé plusieurs milliers de bœufs et son tranchant paraît toujours comme s’il était aiguisé de neuf.

À vrai dire, les jointures des os contiennent des interstices et le tranchant du couteau n’a pas d’épaisseur.

Celui qui sait enfoncer le tranchant très mince dans ces interstices manie son couteau avec aisance parce qu’il opère à travers les endroits vides.

C’est pourquoi je me suis servi de mon couteau depuis dix-neuf ans et son tranchant parait toujours comme s’il était aiguisé de neuf.

Chaque fois que j’ai à découper les jointures des os, je remarque les difficultés particulières à résoudre, et je retiens mon haleine, fixe mes regards et opère lentement.
Je manie très doucement mon couteau et les jointures se séparent aussi aisément qu’on dépose de la terre sur le sol.
Je retire mon couteau et me relève; je regarde de tous côtés et me divertis ici et là; je remets alors mon couteau en bon état et le rentre dans son étui. »

—  « Très bien, dit le prince Wen-houei. Après avoir entendu les paroles du boucher, je saisis l’art de me conserver. »

Garder son couteau

Ne pas tordre ni contraindre, mais accompagner. Ne pas imposer mais convaincre. Trouver le juste chemin : c’est l’art de la pédagogie, c’est aussi celui de la politique. On parle de programme dans les deux disciplines et la discipline, à tous les sens du terme, finit par l’emporter sur le programme. Il s’agirait plutôt de trouver les bons passages, ceux qui laissent circuler de manière fluide ce qui réunit les hommes au lieu de les opposer. Car dans cette 2 ème configuration le couteau s’use et casse souvent. Comme les gouvernements. (Photo : portrait de Tchouang-tseu).