L’intuition des cimes
30 décembre 2025Une chapelle en montagne ? L’exposition de Pierre Magara à Megève, L’intuition des Cimes, est une célébration, sinon religieuse profondément spirituelle. Sensuelle, douce, accueillante, elle berce le visiteur de ses formes fluides qui jouent avec la lumière. C’en est à se demander si celle-ci vient se liquéfier à la surface des œuvres ou bien émane de la matière. Tout se passe, en ce lieu indéfinissable de rencontre, entre le plein et le vide, le cœur, le grain et l’espace.

Le travail de Pierre Margara est une offrande spirituelle à l’amour. Le don voyage d’œuvre en œuvre. On en retrouve l’expression dans toute l’exposition, par-delà les thèmes cités dans les titres affichés. Le retour, L’homme et l’univers respirent l’offrande, le don de soi.
Cette notion de don est importante. L’artiste se donne, s’adonne pleinement à son art. C’est à ce prix qu’il crée. « La même chose est également vraie pour le jeu, avec lequel…l’art et la culture entretiennent des liens plus qu’étroits puisque c’est du jeu et de l’esprit du jeu qu’ils procèdent. » écrit Alain Caillé dans Extensions du domaine du don en se référant à Homo Ludens de J. Huizinga. « L’homme n’est pleinement lui-même que quand il joue. » précise Friedrich Schiller
« Mais reconnaître le jeu c’est, qu’on le veuille ou non, reconnaître l’esprit. Car, quelle que soit son essence, le jeu n’est pas matière. Déjà dans le monde animal, il dépasse les frontières de la vie physique…il est…superflu. Seul le souffle de l’esprit, qui élimine le déterminisme absolu, rend la présence du jeu possible, concevable, compréhensible. L’existence du jeu affirme de façon permanente, et au sens le plus élevé, le caractère supralogique de notre situation dans le cosmos… » Johann Huizinga.
L’art est un jeu qui transforme la matière en esprit. C’est ce que l’on éprouve à circuler entre les réalisations de Pierre Magara. Le jeu de mots serait facile, il est impossible de rester de pierre. On sent la présence de l’artiste à l’intérieur de son travail, au point que les formes semblent préexister à la réalisation artistique et que celle-ci se contente de les défaire de leur gangue pour en dégager la douceur, la sensualité. Pierre avoue : « Je ne me pose pas de questions. Une fois que je suis dans la matière, je suis à l’aise, les choses viennent d’elles-mêmes. »



La scénographie accentue la dimension musicale qui fait chanter la matière pour l’élever et emporter délicatement le « ressenteur » ( spectateur ne rend pas compte de la conversation entre les sculptures et ce qui s’en dégage).
» De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose…
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint… » Verlaine
Les œuvres exposées sont de dentelle, de lames vibrant entre elles ; elles joignent la mythologie aux forces, ou plutôt aux douceurs de la nature qui animent nos vies. Alizés, mains tendues, mouvement constituent une élévation permanente des sentiments, de l’amour, de l’esprit, de la rencontre.

Négligemment posée sur un corps, une main fait battre le cœur de l’exposition, transformant la sensualité en érotisme. Acmé de ce jeu de mains et de conception auquel se livre l’artiste. La création elle aussi est érotisme, désir et plaisir – vibrations qui font chanter la matière – qui accompagnent heureusement le travail de l’accouchement. Même les Dolomites escarpées, acérées prennent des allures humaines de gardiens et de totems avec ces visages qui font que la matière nous regarde autant que nous la regardons. Une fois encore, les formes sont animées de l’intérieur, elles nous invitent à tourner autour d’elles, à danser avec elles parce qu’elles semblent évidentes. Elles s’imposent en toute harmonie, sans heurt.
Ailleurs deux mains, quelques touches de piano…et le chemin d’une vie : My Way. Ou bien ce vis-à-vis étonnant. Tristesse et L’adolescente. Pratiquement aucune différence si ce n’est ce bras levé, tendu, qui rejoint le front. Chaque œuvre se décline à travers des thèmes, ou se joue au moins en double afin de maintenir une conversation, une passation. Double aussi parce que la matière semble sortir de la matière ; elle s’échappe d’elle-même, ne se circonscrit pas à une forme, aussi subtile soit-elle. S’échappant elle se révèle en expansion. L’œuvre dépasse l’œuvre matérielle, la sublime littéralement en une transsubstantiation poétique.


La synesthésie accompagne le jeu de la matière. La main parcourt toute l’exposition. Le nez et l’odorat sont présents, ainsi que l’œil. L’ouïe vit avec My Way et le souffle des alizés dans les voiles. Le goût ? On le retrouve avec le Trophée des Chefs qui réunit autour de Pierre Margara Jean Sulpice, Édouard Loubet, Emmanuel Renaut et d’autres.

Si elle est profondément spirituelle, l’œuvre de Pierre Margara est bien ancrée dans la rencontre. Le Trophée des Chefs en atteste. Ainsi que la rencontre lors du vernissage avec Philippe Sauvegrain, parfumeur et acquisiteur de Nez réalisés par l’artiste, aussi bien que de l’ ophtalmologue de l’artiste, propriétaire d’une sculpture autour de l’œil. La poésie s’incarne. Musique évoque peut-être d’abord un orgue et puis, pourquoi pas une robe des Années Folles, encore en duo, dont on ne sait pas si elle épouse le mouvement du corps ou le suscite. Le double est partout, même dans l’interprétation. Umberto Eco écrivait dans L’ œuvre ouverte que plus une réalisation est artistique plus elle s’ouvre à l’interprétation. Avec Musique l’art deviendrait presque un déhanchement. Pierre travaille en taille directe, le plus souvent sans assemblage : il lui faut donc aller à l’essentiel, faire jouer la matière et le vide qui l’anime. La fragilité devient une grâce.


Lamelles, stries, strates, vibrations, vagues « chantent les transports de l’esprit et des sens. »

