La musique et l’Ineffable
4 février 2026Extraits de lecture de La Musique et l’Ineffable, de Vladimir Jankélévitch.
La musique est performative
« La musique agit sur l’homme, sur le système nerveux de l’homme et même sur ses fonctions vitales : Liszt avait écrit, pour voix et piano : Die Macht der Musik ‘ sur les paroles de la duchesse d’Orléans). N’est-ce pas un hommage que la musique rend elle-même à son propre pouvoir ? Ce pouvoir , que les couleurs et les poèmes possèdent parfois indirectement, est dans le cas de la musique particulièrement immédiat, drastique et indiscret : « elle pénètre à l’intérieur de l’âme », dit Platon, « et s’empare d’elle de la façon la plus énergique. »
Métaphores et interprétation
« …l’acharnement contre la tentation n’est pas moins suspect que la tentation…la rancune puritaine contre la musique, la persécution du plaisir, la haine de l’agrément et de la séduction, l’obsession antihédonique enfin sont des complexes comme la misogynie elle-même est un complexe ! » La musique aurait une fonction métaphorique et dirait autre chose que ce qu’elle est !… de même que les sophismes et les calembours glissent sans prévenir, c’est-à-dire en escamotant la discontinuité…Ainsi les généralisations anthropomorphiques et anthroposophiques négligent en toute impudeur la clause restrictive des images et prennent les comparaisons pour argent comptant… » Il serait presque possible de traduire naïvement le propos de Jankélévitch ainsi : Certains font dire n’importe quoi à la musique et qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.
De la répétition
« C’est dans le discours en prose que les répétitions sont proscrites…Ici ce qui est dit n’est plus à dire, ce qui est dit est définitif : une seule fois suffit, et tout recommencement est oiseux, comme est inutile et navrante, dans la bouche de l’humoriste professionnel, toute plaisanterie trop souvent répétée… En musique et en poésie, au contraire, la réitération peut être innovation aussi bien chez le créateur que chez l’auditeur ou le lecteur…On reprocherait à un mathématicien ou au code civil de dire deux fois la même chose là où il suffit d’avoir dit une fois : mais on ne reproche pas au Psalmiste de se répéter, – car il veut créer en nous l’obsession religieuse, et non point développer des idées… »
« La musique, c’est du temps qui traverse l’espace. »
Cette phrase entendue un jour, à la volée, percute la réflexion de Jankélévitch : « …c’est la vision qui déteint sur l’audition et projette dans la dimension spatiale, sous des coordonnées spatiales, l’ordre diffluent et temporel de la musique ; les images inspirées par les arts plastiques, peinture ou sculpture, forment aujourd’hui le plus clair de la phraséologie à la mode.
Souvent suggestive, parfois suspecte, la correspondance des arts ne nous invite-t-elle pas à considérer la musique comme une manière d’architecture magique ? Ce ne sont que « structures », plans et volumes, lignes mélodiques et coloris instrumental… Mais l’esthétique métaphorique veut plus encore : elle veut que le phénomène musical soit une chose assignable et repérable, elle prétend répondre d’une manière univoque à la question quoi ? et à la question où ; à celle-là par des définitions, à celle-ci par des localisations ! Où est, en somme, la musique ? est-elle sur le clavier ou au niveau de la corde vibrante ? sommeille-t-elle dans la partition ? ou peut-être dans les sillons du disque ? Serait-elle au bout de la baguette du chef d’orchestre ?…La musique n’est pas une calligraphie projetée dans l’espace mais une expérience vécue à même la vie. »
Un outil ou une expérience de vie ?
On voit comment les religions ont utilisé, interdit la musique. Celle-ci sert aussi comme « marqueur de classe ». Interprétée, détournée, elle devient un outil au service de différentes causes, un prétexte alors qu’elle est fondamentalement « une expérience vécue à même la vie. »
