Éloïse et Abélard
31 mars 2026Rencontre avec Philippe Borrini et Patrick Ballériaud pour parler de leur album BD. Celui-ci met en texte et en images la modernité d’Éloïse et Abélard ainsi que les enjeux que cristallise leur histoire.
Philippe — Éloïse et Abélard. ? Tout vient de la commémoration en 2010 de la fondation de l’Abbaye de Cluny et d’un projet de spectacle autour de Pierre le Vénérable. Ce faisant, je me suis rendu compte que le personnage d’Abélard était très intéressant ; il arrive sur la fin de sa vie à Cluny où l’accueille Pierre le Vénérable.



Pour le théâtre et la scène, il fallait autre chose qu’une communauté d’hommes. L’histoire d’amour avec Éloïse était parfaite. Nous connaissons tous le poème de Villon que Brassens a chanté :

Dictes-moy où, n’en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine ;
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan !
Où est la très sage Heloïs,
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart à Sainct-Denys ?…
J’ai creusé le sujet, lu des livres dont un de Pierre Boudot, professeur à la Sorbonne qui vivait à Merzé. Ces livres m’ont accompagné pendant des années et puis, d’un coup, je réalise à quel point les deux personnages sont extraordinaires. Ils sont hors normes pour leur époque. Lui est un professeur très brillant ; l’équivalent d’une rock star aujourd’hui. Des écolastes venaient de toute l’Europe pour l’écouter parce qu’il amenait la philosophie et la raison dans la foi. Éloïse est une très jolie jeune femme placée chez son oncle qui aurait pu être son père. Je pense qu’il y a là quelque chose de bizarre, voire de pervers. Rien ne le prouve mais on peut sentir chez lui un désir incestueux.
Pierre le Vénérable avait déjà écrit de Cluny à Éloïse qui vivait à Paris parce qu’elle était elle-même une intellectuelle reconnue avant même les cours qu’elle prendra auprès d’Abélard. Très vite ils tombent amoureux, passent à l’acte ; Éloïse se retrouve enceinte, provoquant la furie de son oncle.
On peut imaginer que celui-ci est pris de jalousie.
Et il fait commettre un attentat contre Abélard ; il l’a fait castrer ! L’oncle a été chassé, les bouchers qui avaient castré Abélard ont été exécutés de façon atroce.
J’avais tiré de cette histoire une pièce de théâtre qui n’a pas été montée parce qu’il aurait fallu un énorme budget ; l’adaptation en BD permet de donner vie à Éloïse et Abélard maintenant.


Tu y vois une résonance avec notre époque ?
Abélard a tout le système contre lui. Deux conciles ont été réunis, il a été excommunié trois fois. Il était célèbre mais il dérangeait les pouvoirs en place, l’Église. Il a inventé la théologie, introduit la science dans les textes sacrés. L’histoire d’amour folle est, aussi, extrêmement touchante ! Éloïse est une héroïne intellectuelle et amoureuse.
Patrick — Leur liberté de penser et d’agir est unique à cette époque.
Philippe — Ils étaient créatifs ; ils ont créé un ordre, l’abbaye du Paraclet dont Éloïse est devenue la mère supérieure. Elle est aussi l’une des premières femmes qui écrit sur le plaisir féminin.
Patrick — Notre BD fait vivre cette liberté de penser, celle du corps et des mots qu’elle emploie.
Philippe — « Je voudrais plutôt être ta putain que ta sainte… » Elle dit ça à une époque où on brûlait les sorcières.
On retrouve une image vraie du Moyen Âge qui a longtemps été considéré comme une époque sombre, sans intérêt.
Philippe— Il n’y aurait eu de philosophie qu’à partir des Lumières ! Le Moyen Âge était extrêmement vivant intellectuellement, spirituellement, dans de nombreux domaines.
Patrick— On n’a pas idée à quel point cette époque a été flamboyante, avec des rouges, des bleus…
Philippe— Revenons à Pierre le Vénérable qui accueille Abélard très malade, à la fin de sa vie. L’Abbaye était alors la reine de la chrétienté. Abélard y trouve un abri. Après sa mort, alors qu’il a été excommunié, Pierre le Vénérable rend son corps à Éloïse.
Patrick—Un voyage de Cluny jusqu’en Champagne.
Étymologiquement la sexualité est de l’ordre du sécateur, elle sépare ; l’amour réunit. Celui qui animait Éloïse et Abélard dépasse la condition humaine.
Philippe— C’est ce qui rend leur histoire fascinante. J’avais le texte ; qu’en faire ?
Patrick— J’ai d’abord refusé de travailler à une BD. J’avais réalisé des petits strips en plus de mon activité d’artiste. Mais 128 pages ! Philippe m’a rassuré, m’a assuré que je pourrais prendre le temps nécessaire. Pourquoi pas ? Nous avions déjà travaillé ensemble. Petit à petit j’ai commencé à crayonner, à faire des images. Nous avons avancé doucement pendant 4 ans. Nous avions imaginé deux albums. Mais en attaquant le deuxième, ma vision avait complètement changé. J’ai appris à apprécier mes 2 personnages. À vivre avec eux, à les aimer. Au point que j’ai repris entièrement le premier album après avoir fini le deuxième. Les deux sont maintenant réunis en un seul. Tout est cohérent ; certaines scènes ont été revues avec Philippe. Il m’avait expliqué qu’il s’agit d’une confrontation entre deux mondes. Celui de Bernard de Clairveaux et celui de Pierre le Vénérable. L’histoire du couple est traversée par d’autres enjeux. C’est Bernard qui l’emporte, au point que même aujourd’hui les catholiques de cette tendance sont contre Abélard. Il a été excommunié, on n’en parle plus !
C’est comme une fatwa.
Philippe— Bernard de Clairvaux aurait obligé 38 personnes de sa famille à entrer dans les ordres. Même le pape lui disait : « Finalement, le pape, c’est vous. » L’histoire correspond à une rupture du monde catholique : d’un côté les intégristes, de l’autre Pierre le Vénérable, Abélard, une religion plus intelligente, plus tolérante.
Tout s’entremêle, des vues minables de l’oncle jusqu’aux sommets de l’Église.
Alors qu’au XIIème siècle la religion structurait l’Europe. Cette histoire montre l’importance de la liberté de penser.
Patrick— Philippe me disait que pour certaines scènes, il fallait que ce soit Éloïse qui mène le ton. C’est elle qui décide de l’embrasser…C’est elle qui mène le jeu. Cette femme est très moderne. J’ai appris à l’aimer.
