Canaille
16 avril 2026La canaille et le verbe s’encanailler viennent de l’italien canaglia, dérivé de cane, le chien. Au Moyen Âge la canaille désigne une meute de chiens ; puis une bande de gens méprisables, pour devenir au 16°siècle la populace vulgaire ou dangereuse. Le suffixe -aille fait inévitablement penser à la racaille dont il était question de se débarrasser au Kärcher. Racaille, raca, racler. Ce qui constitue les déchets, le bas de la société. Mais par antiphrase canaille peut devenir un terme affectueux, « Ma petite canaille ».
S’encanailler, c’est se mêler à la canaille, sortir de son milieu habituel pour se divertir dans un milieu populaire. Chez Balzac la canaille est une énergie brute, une force puissante. Pour Hugo, « La canaille, c’est le peuple qui souffre ». En sortent parfois des pépites comme François Villon qui était un Coquillard.
Un séduisant effet de contraste
On a craint la canaille, puis on est allé la voir, la fréquenter comme un milieu exotique. On en récupère ensuite les codes qui suggèrent une forme d’aventure, d’originalité faisant mieux ressortir les cadres de la bourgeoisie. Les guinguettes du 19° siècles étaient des lieux parfaits pour s’encanailler dans la joie. S’y mêlaient sans hiérarchie les ouvriers, les artisans et les bourgeois Elles furent en partie le creuset de l’Impressionnisme pour lequel la relation supplantait la fixité des choses et des êtres.
Alors que Genève s’emprotestantait, Carouge (étymologiquement « le carrefour) offrait une vie nocturne, des cabarets. La bourgeoisie austère pouvait s’y détendre. Les bordels étaient fréquentés par les bourgeois, les artistes, les hommes politiques. Ils venaient chercher là ce que la bonne société ne permettait pas officiellement, mais permettait hypocritement.
Zone de confort ?
S’encanailler, en somme, ce serait aujourd’hui « sortir de sa zone de confort » pour y revenir bien vite. La canaille, s’encanailler ont évolué. Si les « quartiers » sont toujours craints (Notez comment on passe des quartiers de noblesse aux quartiers mal famés) le capitalisme phagocyte tout ce qui pourrait lui résister.
Les food trucks chics, la street food de luxe permettent de se nourrir comme le peuple, mais en se démarquant de lui. En 2010 Marc Veyrat lançait des food trucks. On trouve du sandwich au homard breton autour de 20 euros. À New York un croque-monsieur de luxe, à la feuille d’or, se déguste pour 215 dollars environ. Et enfin, le burger Waguy, caviar, truffe, alcool rare s’envole de 5000 à presque 9500 euros.
Souvenir de ce chef étoilé qui cuisinait un plat écolo réunissant des restes et une sauce au vin jaune.
Les jeans constituent un très bon exemple. Troués, ils valent bien plus que les jeans « normaux ». Ces vêtements d’ouvriers, de mouvements contestataires ont été récupérés. Leur prix ? C’est qu’il faut les trouer. Plus de manipulations pour arriver artificiellement à ce que l’usure produit normalement. Le résultat est du même mauvais goût que les fausses ruines.
Entre la poire et le fromage
Le mélange social censé ouvrir les codes en crée de nouveaux. « Entre la poire et le fromage » ne signifie pas uniquement « à la fin du repas ». Longtemps le fromage, issu de l’herbe, de la terre, a été considéré comme un produit peu noble. La poire, de son côté, produit aérien, était noble, réservée aux gens riches et bien nés. Mais les progrès de la fabrication et de l’affinage ont rendu le fromage plus désirable au palais des riches. Et les pauvres s’enrichissant malgré les efforts des riches ont enfin pu goûter à la poire. Tous ont pu partager les mêmes restaurants.
Conclusion
On s’encanaille encore plus volontiers avec la meute quand ceux qui la composent regagnent ensuite leurs niches et soi son hôtel particulier. ( Ce qu’on peut voir en peinture, un chien réalisé par Damien Cabanes).

