Fiction, réalité, esprit
9 juillet 2026Extraits du livre de Jean-Christophe Bailly Une éclosion continue, Temps et photographie. Lecture qui suscite quelques réflexions sur les relations entre fiction, réalité, esprit. (Photo © Christophe Rassat)
Réalité en perpétuel devenir
« Alors même que nous ne vivons pas dans une fiction mais dans ce qui nous apparaît comme la réalité, comme ce que nous admettons comme étant la réalité, cette « réalité », dès que nous l’approchons, la sondons, se dérobe et tout se passe continûment comme si tout ce que nous rencontrons – êtres, choses, situations – n’était pas assigné à y résider ou, plutôt, comme si la réalité était toujours en devenir et en partance, toujours en train de produire de la fiction et de se produire comme fiction, que ce soit en direction du passé, par ce qui constitue le matériau du souvenir, ou en direction d’une sorte d’évasion, par ce que nous appelons l’imaginaire. Ce qui revient à dire que la réalité, que le corpus entier des éléments de composition de toute situation ne sont à aucun moment capables de tenir en eux-mêmes, ou que d’eux-mêmes ils contiennent les dimensions du passé (de la mémoire) et de l’imaginaire. »
Jean-Christophe Bailly en conclut que le réel ne peut pas être considéré comme un état stable. « Ce qui est privé de mouvement est en train d’être immobile. »
Jean-Christophe Bailly en conclut que le réel ne peut pas être considéré comme un état stable. « Ce qui est privé de mouvement est en train d’être immobile. »
L’immobilité, une ouverture
L’auteur poursuit, analysant une photo d’Anne-Marie Filaire « Le temps, qui est le véhicule de l’oubli est aussi celui de la trace, et l’immobilité, loin d’être une parure trompeuse, devient, pour qui sait la contempler et lui donner le temps de se déployer, la réserve silencieuse où tous les signes sont inscrits. L’immobilité, que l’image condense, est la réserve du temps, son espace de retentissement. Et ce n’est pas comme s’il passait encore, ou comme s’il ne passait plus, c’est comme s’il était touché en son cœur au lieu-dit de l’instant. »
Toute œuvre d’art véritable est le plongeur de Paestum

La mécanique quantique confirme la formule de Nietzsche « Il n’y a pas de faits mais seulement des interprétations. Nous passons du réel – les faits indépendamment de notre existence – à la réalité construite par l’intermédiaire de notre relation au réel – sens, sensations – pour élaborer un récit, le monde dans lequel nous transformons nos sensations en émotions. Nous moulinons ce que nous percevons du réel – les faits bruts – en un film permanent qui crée un présent né du passé et se projetant déjà dans le futur.
Carpe diem
Le discours politique qui s’efforce de circonscrire notre société dans des faits, rien que des faits, montre les limites qui l’asphyxient. Il réduit un corps humain de 70 kilos aux éléments qui le constituent : eau 38 kilos ; muscles 25 ; graisse 10, sang 5… Carpe diem ne consiste pas à se perdre dans l’instant présent, mais à y réunir l’espace et le temps avec la matière.
La matière est esprit.
