Livres anciens

Livres anciens

6 août 2026 0 Par Paul Rassat

Agréable rencontre avec Amaury Bonnetain qui vend des livres anciens à Cluny. La ville étant déjà un voyage dans le temps, le magasin de livres anciens est une mise en abyme, un voyage dans le voyage, qui associe l’Histoire, la matière et l’esprit.

Comment définiriez-vous le métier de bouquiniste ?

La notion de transmission y est importante. Nous achetons des livres, nous les vendons. Par notre intermédiaire ils traversent les âges et les univers géographiques.

On nous propose beaucoup de livres mais nous devons établir une sélection sur plusieurs critères, dont le majeur est la capacité de revente. Nous ne sommes pas une bibliothèque, il nous faut revendre les livres. D’autres critères interviennent, qui peuvent être personnels. Des livres qu’on ne souhaite pas vendre, mais aussi des auteurs que l’on souhaite mettre en valeur. C’est purement subjectif. Des auteurs que j’aime lire, par exemple, ou qui présentent un intérêt pour la littérature et que l’on a envie de faire partager.

Une cliente cherchait à l’instant des écrits de de Gaulle ou de Churchill. La conversation a porté sur la relation au temps qu’entretiennent les livres.

C’est l’élément déterminant de notre métier ; le temps s’arrête ! Quand on franchit le seuil de la boutique, on est transporté dans une autre époque. Dans d’autres époques ! Les ouvrages que vous voyez ici vont de manière globale du XVI° au XX° siècle. Ils représentent chacun une histoire différente dans laquelle le temps semble être suspendu.

Vous êtes gardien d’un trésor que vous transmettez.

L’un de mes clients, un philosophe avec lequel je m’entendais très bien disait « La librairie ancienne est un lieu de résistance ». À une époque où tout va vite, on suspend le temps. Les livres que nous vendons ont été fabriqués avec des techniques que l’on n’emploie plus aujourd’hui car leur coût serait trop élevé. La reliure artisanale devient une niche. Il y avait autrefois une démocratisation plus large du bel objet.

D’un côté le bel objet, de l’autre, intimement associé, le contenu pratiquement immatériel.

Il est possible d’avoir une relation quasiment charnelle avec certains ouvrages, des objets esthétiquement très aboutis qui offrent un patrimoine immatériel : il y a une alchimie entre le support, la reliure et le contenu.

Certains livres déjà lus valent surtout pour leur présence.

On y apprend à chaque fois, à chaque lecture. Je découvre sans cesse de nouvelles choses.

Que l’on peut associer à de nouvelles lectures.

Ou bien à de nouveaux événements. Combien de livres j’ai en vente ? Aucune idée. J’ai une mémoire visuelle, je me souviens des titres que j’ai en magasin.

Nous parlions de la relation au temps ; vous vendez aussi par internet ?

Il est impossible de faire autrement aujourd’hui. Le magasin ne suffit pas ; il est un plus.

Très agréable pour le visiteur.

Un lieu de désordre un peu ordonné.

Est-ce que des collectionneurs font appel à vous ?

Oui, de profils très variés. Ce sont cependant essentiellement des hommes, d’un certain âge.

Comme la conversation n’est pas dénuée d’humour, se dévoile une interprétation pseudo-psychanalytique : l’âge venant, la collection de livres serait une sorte de transfert, de substitution par défaut…

Une anecdote ?

Lorsque j’étais installé à Lyon, l’un de mes clients, un grand collectionneur, venait pratiquement tous les jours au magasin. Un matin, il repart sans rien avoir trouvé à son goût. Et revient l’après-midi pour me tendre un livre en avouant « Tenez, je vous l’ai pris ce matin, mais je l’ai déjà ; je vous le rends ! »

En ce qui me concerne, l’intérêt d’un livre peut venir de son contenu, d’une dédicace… C’est un métier de passion. Et de résistance.