Ulysse et la question de l’identité

Ulysse et la question de l’identité

10 août 2026 0 Par Paul Rassat

Ulysse, domicilié à Ithaque. Né de l’imagination d’un poète qui n’a peut-être pas existé, Homère. Marié à Pénélope ; père de Télémaque. Profession : roi d’Ithaque. À quoi se réduit notre identité ? Regardez la carte qui dit la vôtre. Nom, prénoms, sexe, date et lieu de naissance, adresse, numéro d’enregistrement. Photo. Qu’est-ce qui ne change pas et qu’est-ce qui change d’une carte à la suivante, ou bien de vous ? Votre véritable identité se situe dans ces espaces.

Il paraît que le film de Xavier Nolan, L’Odyssée, relance la lecture du texte. Tant mieux. Il paraît que le film met en avant le rôle des femmes. Pourquoi pas. Il semble cependant que, comme beaucoup de légendes et de mythes, l’histoire d’Ulysse fouille la question de l’identité.

Craignant une tentative d’usurpation d’identité, l’IA a refusé de créer une carte d’identité d’Ulysse: lieu de naissance ( imagination d’Homère), profession : roi…C’est donc une image ne prêtant à aucune confusion qui accompagne ce texte).

Pâris

Tout part de Pâris. Fils de roi, il est abandonné et grandit dans le milieu des bergers sans connaître sa véritable identité. Plus tard, déjà un problème de justice, le jugement de Pâris désigne la plus belle des trois déesses entre Aphrodite, Athéna, Héra. Pour le remercier de l’avoir choisie, Aphrodite lui offre l’amour d’Hélène, qui est déjà mariée, hélas, à Ménélas. Enlèvement de la belle et famille recomposée. Vengeance des Grecs, guerre de Troie, massacres divers et, euréka ! le cheval de Troie, ce virus né de la ruse d’Ulysse. Un faux cheval qui est en réalité un piège mortel.

Science ou vie sans conscience n’est que…

Que retenir ensuite de toutes les péripéties de l’Odyssée ? Que périssent d’abord tous ceux dont la nature et l’identité fonctionnent sans la distanciation que sont la réflexion et la ruse née de celle-ci. Ulysse examine, calcule, invente les bonnes réponses aux diverses situations. C’est en se nommant lui-même « Personne » qu’il échappe au cyclope Polyphème. Accepter d’être personne pour demeurer quelqu’un, en vie ! Notre héros revient enfin à Ithaque sous les traits d’un vieux mendiant qui cache sa véritable identité. Seul son chien Argos, si vieux qu’il en a des balises sous les yeux, le reconnaît : il en meurt.

Pendant tout ce temps Pénélope faisait tapisserie. Elle rusait pour tenir à distance les prétendants attirés davantage par les richesses de l’île et le statut de roi que par l’épouse d’Ulysse. Chacun est dans un rôle.

Identité ?

Que tirer de tout ceci ? Que l’identité ne se réduit pas à quelques données qui ne changeraient pas Elle se construit. Elle ne tient pas dans le formalisme qui voudrait qu’Hélène soit éternellement l’épouse de Ménélas, mais dans l’aventure de l’amour. L’identité est au contraire une fidélité à un soi qui évolue. Que viennent faire les dieux dans cette histoire ? Ils nous rappellent notre statut de mortels et représentent ce qui en nous nous dépasse, en bien ou en mal, soit que nous n’osions pas, soit que nous en soyons empêchés. Ce qui dépasse de notre carte d’identité.

Connaître en vivant et inversement

À vouloir connaître son identité au lieu de la vivre, on risque de se perdre. Ayant déjà perdu la sienne, Œdipe transgresse deux tabous. Lorsqu’il connaît la vérité-son identité-il se crève les yeux. Le mot « identité » signifie d’abord, d’après le dictionnaire « Caractère de deux ou plusieurs êtres identiques. » Ou bien « Caractère de ce qui demeure identique ou égal à soi-même dans le temps (identité personnelle ». Et encore « Conscience de la persistance du moi ». Du latin idem, le même. On relèvera aussi que le verbe feindre, selon Andrea Marcolongo (la principale qualité d’Ulysse est la feinte, la ruse) ne signifie pas étymologiquement mentir ou tromper, mais « modeler la réalité qui nous entoure grâce à la pensée ».

La distance que l’on met entre la réalité externe et celle que nous désirons-pensée, réflexion, imagination-permet de moins subir et de créer notre identité.

Complément : l’amour par le siège

Là, bêle Hélène, ou son souvenir, jeune femme qui n’était pas poire mais infidèle. Là, dans cette grotte où le psychopâtre Pâris s’aventura à la recherche d’une brebis égarée. En place du caprin, il se retrouva face à trois déesses qui n’en étaient pas moins femmes et lui demandèrent de désigner la plus belle d’entre elles en échange du pouvoir pour la première, de la gloire pour la deuxième et de l’amour d’Hélène, la plus belle femme du monde, pour la troisième.

   Bien triste représentation de la nature féminine ! Rivalité superficielle sur le thème de la beauté, corruption assumée du jeune berger et provocation accompagnée d’attentats à la pudeur puisque deux déesses se présentèrent nues au jeune Pâris…qui désigna la troisième et échangea ainsi sa chèvre contre la belle Hélène.

   Ayant ravi celle-ci à son mari grec Ménélas, il s’enfuit à Troie, poursuivi par les Grecs qui, n’ayant rien de mieux à vivre, ne firent ni une ni deux et foncèrent mettre le siège à Troie.

   Cette histoire illustre la vanité féminine, prouve que l’on peut échanger une chèvre contre la plus belle femme du monde en invitant ainsi à réfléchir au statut de la femme ; elle montre aussi que l’invention du siège s’accompagna d’un dossier humain bien fragile.