Dossier
24 août 2026Dossier « Partie d’un siège sur laquelle on appuie le dos ». « Ensemble de documents relatifs à une affaire ou concernant une personne, groupés dans un carton, un classeur portant au dos une étiquette distinctive. » « Chemise, carton, classeur qui contient ces documents. » Le dossier vient du dos dont le bas est le postérieur. Comment passe-t-ton du dos au dossier ? Sans doute parce qu’en reliure le dos, qui porte le titre ou l’étiquette, s’oppose à la tranche. Il faut cependant trancher un dossier, prendre la décision correspondant avec pertinence aux informations qu’il contient.
Transformation linguistique
La décision est difficile à prendre le plus souvent parce que les informations contenues dans le dossier ont subi de nombreuses transformations au fil des transcriptions et réécritures. Un exemple très simple le montre.
Le chef est con.
→ Le chef manque de discernement.
→ Certaines décisions de la hiérarchie peuvent prêter à discussion.
→ Des axes d’amélioration ont été identifiés dans les modalités de gouvernance.
→ Une optimisation des processus décisionnels apparaît souhaitable.
Édulcoration
Ainsi présentée, la réalité subit une transformation qui l’édulcore pour la rendre compréhensible par tous. La réalité des faits, du terrain, de la perception, comporte une part de subjectivité. L’observateur exprime forcément un point de vue. Le contenu d’un dossier, en revanche, se voudrait objectif. La mécanique quantique montre bien que c’est impossible. Ce phénomène qui consiste à lisser la réalité pour la transformer en dossier ou en récit se retrouve cependant partout. Il fleurit dans l’administration, bien sûr.
Exonération
Cet allègement apparent de la réalité transformée en rapport calibré confine à une forme d’exonération. L’action d’exonérer et son résultat aboutissent à une dispense, de payer des impôts, d’effectuer un service militaire. L’exonération est aussi le « Soulagement des besoins organiques naturels. » (Dictionnaire CNRTL).
Amplifiée par l’expression « Responsable mais pas coupable » lancée par Laurent Fabius lors de l’affaire du sang contaminé, cette exonération semble être devenue la règle. Au point que l’on a réellement l’impression que nos dirigeants se soulagent de leurs besoins organiques naturels sur les citoyens. C’est ainsi qu’il faudrait interpréter les métaphores des premiers de cordée et du ruissellement.
Alchimistes à la petite semaine
Transformés en chiffres, en statistiques, en graphiques et en courbes, les citoyens devraient se livrer à des courbettes au pieds des responsables qui, eux, se sacrifient pour le pays. Ceux qui commencent souvent leur propos par « Je vais vous expliquer…C’est simple…Pardon mais…Moi je. » Ceux-ci pensent qu’ils vont transformer la gadoue de la société en or via les dossiers sur lesquels ils argumentent, s’opposent, se battent, oubliant que les individus sont des citoyens, que les citoyens sont des femmes et des hommes et que les sensations, les émotions, les vies ne se mettent ni en équation, ni en langue administrative.
Confusion
Entendu encore ce matin « On vit dans un monde qui… » Mais, le monde c’est toi, mon ami. Toi, moi, nous. Pas des dossiers. Pas les gens, les autres. Cette coupure de la réalité est dramatique. Le vivre ensemble, faire société, dire des paroles fortes, poser des actes forts, acter, impacter, partager, communiquer, collaborer ensemble (le beau pléonasme !) tiennent lieu de rustines à cette réalité qui fuit de toutes parts.
Alors on gère
« Alors on gère
Alors on gère
Alors on gère… » pourrait chanter Stromae.
On gère et on perd les vrais repères. Il y a bien longtemps que nos élus confondent l’inspiration et la vision, qui leur font défaut, avec une gestion issue de dossiers auxquels ils s’adossent.
Épilogue
— « Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
— Je ne vois que les dossiers qui marronnoient, et les problèmes qui s’empiloient. »

