Le mélomane et le musicien
7 septembre 2026Rencontre en juin 2026 entre le mélomane et le musicien au domicile de celui-ci. Le musicien est François-René Duchâble, le pianiste passionné et entier que vous connaissez. Le mélomane averti est Thierry Saint-Solieux. La conversation est dans son ‘jus » pour en garder le naturel.
— Je vous ai découvert par le disque. L’un des premiers CD que j’ai achetés était Les concertos de Saint-Saëns.
— Qui était très à la mode lorsqu’il est sorti. Vous ne vous êtes pas laissé influencer par les critiques ?
— Je cherchais une version sur CD, j’ai entendu des extraits de votre disque sur France Musique, il m’a emballé !
— Il y a eu des intégrales.
— De Pascal Rogé…
—… Philippe Entremont, Jeanne-Marie Darré.
— Cicollini
— Avec Plasson. Pour moi c’était avec Lombard.
—Justement, vous avez enregistré avec Michel Plasson un disque que j’adore. Il est pour moi passionnant et singulier, on y trouve les concertos de Ravel. Et la densité énigmatique des « musiques nocturnes » de Bartok.
— Merci, parce que, toute modestie mise à part, les critiques actuels m’ont encore récemment placé en tête pour cet enregistrement des concertos, alors que je ne suis plus dans les circuits. Je pense que je suis là très près du texte de Ravel qui soutenait « Faites ce que je dis, rien de plus ! » Il y a toujours une touche de patte personnelle, bien sûr, mais certains en profitent pour faire des espèces de descente de jazz.
— En vous écoutant jouer ces concertos, je pensais à Bartok, je le répète.
— Pour le côté percutant ?
— Au contraire à la fois claire et mystérieuse, ce qui est un oxymore. Le deuxième mouvement du concerto en sol est parfait avec vous.
— Dans ce deuxième, il ne faut rien faire ! On joue ensemble. Beaucoup de pianistes jouent la basse en arpégeant. Celle -ci contient par elle-même des harmoniques qui, par frottement, vont donner l’expression à la note du chant. Le frottement vient de ce qu’un piano n’est jamais bien accordé. Beaucoup sont soucieux de donner de l’expression alors que c’est, justement, l’absence d’expression qui fait la grandeur de ce mouvement.
— La noblesse de la douleur contenue est magnifique.
— La version légendaire du concerto pour la main gauche, par Samson François, est très contestable. Ne parlons pas de la soupe horowitzienne. Brahms, Schumann sont nés avec cette musique slave, de l’Europe centrale. Ravel, non ! Ni Mozart !
— Le concerto en sol est une merveille, et un défi. En disant cela, je pense au mouvement lent, qui m’a souvent déçu, au concert ou au disque. Il peut facilement sembler ne pas avoir une forme précise, une direction, une architecture. Avec beaucoup d’autres pianistes, on éprouve ce côté « laborieux » qui faisait dire à Ravel « Je l’ai composé mesure par mesure. » Mais avec vous, il me semble couler de source, c’est tenu de bout en bout…
— Au niveau du tempo, je ne bouge pas, sauf une petite accélération dans le passage central, avant de retrouver le calme sans que ce soit téléphoné, sans ralenti. Cette ornementation du piano : « Tadadadadadam… puis todidodododododam ». Une mesure de Bach, une autre de Mozart. C’est un hommage au grand classicisme.
Je pense que Ravel se rappelle le petit garçon qu’il était, qui travaillait ses petits exercices.
— En y ajoutant beaucoup d’humour ! Il faut lire sa correspondance, on y découvre un homme très drôle, à l’esprit affûté comme sa musique.
— Ravel était un personnage ! J’aurais tellement aimé le rencontrer ! Bach m’aurait fait peur. Mozart ? Trop agité. Liszt ? Un peu trop comme moi. J’aurais aimé rencontrer Chopin pour voir s’il aurait apprécié mes interprétations alors qu’il voulait un piano très intime alors que le mien est très puissant. Beethoven, j’aurais aimé le rassurer, lui dire qu’on l’aime. Le prendre dans mes bras.
— J’ai lu il y a quelques années un article émettant l’hypothèse selon laquelle les sautes d’humeur de Beethoven venaient pour partie d’une forme d’empoisonnement par le plomb contenu dans les timbales qui lui servaient à boire son vin.
— Auquel s’ajoutait l’isolement.
Terrible ! Les souffrances qui ont accompagné sa vie entière… Quel destin… Je pense souvent à la dédicace qu’il a choisi pour sa Missa Solemnis, une œuvre surhumaine : « Partie du cœur, puisse-t-elle revenir au cœur «
Suit la relecture et la correction d’un texte sur l’adaptation du jeu à l’environnement : intérieur, extérieur…
— Célibidache était parfois provocateur, il prenait des tempos d’une lenteur extrême qui en arrivaient à être insupportables.
— Son fils s’était amusé à lui faire entendre l’enregistrement d’un de ses concerts, sans dire que c’était lui qui dirigeait ! Il a poussé des cris, en disant que c’était horrible, trop lent !!! Sa façon d’envisager la musique était tellement singulière, on pourrait en parler pendant des heures… Ça pouvait tourner au système à la fin de sa vie, enrobé dans une pseudo-philosophie totalement creuse. Mais je l’ai entendu diriger la Rapsodie Espagnole de Ravel. Les premières notes étaient tellement pianississimo… On les percevait plus qu’on les entendait. Et les dernières mesures, fortississimo ! J’ai cru que la Salle Pleyel allait s’écrouler !!! Il avait une échelle dynamique sans équivalent, c’était…
— … Le mystère. Il était aussi un spécialiste de Bruckner. Mais c’est ce qui se passe aussi pour les pianistes, l’âge s’accompagne d’un manque de feu, d’énergie, de densité. Celle-ci est encore dans la pensée, plus dans le son. C’est aussi pour cette raison que j’ai décidé d’arrêter complètement il y a deux ans, à part deux ou trois projets, à l’occasion. Je me sens un peu piégé par cette décision, mais je tiens bon. Si j’ouvre de nouveau les vannes, j’ai aussitôt vingt propositions. Ne serait-ce, pour certaines, que pour le côté cirque. Revenir pour être mauvais serait pathétique. Ce ne serait pas honnête par rapport à moi-même.
Je me suis lancé il y a deux ans ce défi face au vieillissement, à la mort, à la solitude. Je le tiens.
PR — Je ne discute pas votre décision, mais est-ce que certaines œuvres ne seraient pas adaptées à l’évolution que vous évoquez ?
— Bien sûr. On est moins performant avec l’âge sur le plan musculaire. Je laisserais tout un répertoire que j’ai fréquenté dans le passé, Franz Liszt, les études de Chopin, celles de Saint-Saëns qui sont de la haute voltige.
— Je pense que vous avez été malheureux dans les studios d’enregistrement.
— Vous m’avez entendu sur scène. Quand je suis en forme, c’est nettement meilleur. Je déteste les enregistrements, même si le bonhomme en cabine est un ami, ingénieur artistique ou directeur du son. Malgré l’amitié, j’ai souvent été déçu par mon disque. Celui-ci est un produit commercial pour lequel, en termes gaullistes, l’infanterie doit être appuyée par les chars et l’aviation. Pour faire carrière, il faut des disques, de la pub ; tout seul, on n’y arrive pas. Certains sont très bons en disque, et très limite sur scène. Ils se réfugient dans les disques parce que les montages y sont possibles.
— Glenn Gould.
— C’était un choix ; il refusait la scène, peut-être par peur. Il n’aimait pas ce côté jeux du cirque. Et puis ce qu’il a fait est fantastique, il était jusqu’au boutiste, même si je n’aime pas le son ni le répertoire. Il a été honnête !
— Je viens de le lire. Comme vous, il est très stimulant. C’est un empêcheur de penser en rond. De ses livres j’aime particulièrement Non, je ne suis pas du tout un excentrique.
— J’ai fait des disques par devoir de carrière ; avec toutes les réserves possibles, j’avais tout de même un plan de carrière avec les concertos. Saint-Saëns, Mendelson, Chopin… pour terminer avec Beethoven en 2002. Brahms, mais pas dans une grande maison de disques. Schuman, Grieg, Rachmaninov. Les disques faisaient partie d’un parcours obligé. Les téléchargements les ont remplacés.
Thierry en profite pour faire dédicacer un CD de Ravel.
— Jean-Louis Homs était au cor pour cet enregistrement.
— Il était formidable. Il n’a sans doute pas supporté la retraite, comme beaucoup de musiciens. Un arrêt cardiaque l’a emporté. D’autres vont jusqu’à se suicider. Si la carrière est faite de contraintes, les musiciens forment une famille qui partage les répétitions, les voyages. — Lorsque vous jouiez en concert, vous aviez ce genre d’idée, d’interrogation ?
— Je devais rester concentré pour ne pas me planter. Il m’arrive cependant de m’évader dans des images poétiques, ou des événements de la vie.
— Et avec Alain Carré ?
— Je suis nourri par les textes, par leur beauté, que ce soient des correspondances, des poèmes, des mémoires, des superpositions comme Le Lac de Lamartine et La bénédiction de Dieu, de Liszt. C’est au point que si je joue cette Bénédiction seul au piano, je me sens tout nu. Il me manque le texte.
Malgré tout j’aime de plus en plus jouer seul, uniquement pour moi. À condition qu’on ne m’écoute pas. Le contact avec le chef d’œuvre est direct, sans interférence.
— Vous disiez dans une conversation précédente que ceci permet l’extase auprès de laquelle la jouissance est un plaisir au ras des pâquerettes. Il y a des musiques de plaisir, des musiques de joie, des musiques de bonheur. Et l’extase, au sens philosophique. En tant qu’interprète, on se détache complètement du matériel, tout en lisant les partitions et en contact avec l’instrument. À partir d’une certaine maîtrise, les automatismes aux doigts se font ; je peux alors atteindre quelque chose qui ressemblerait à l’extase.
— Vous pouvez accueillir.
— Je me détache de la matière.
— C’est ce qui se produit parfois lorsque je fais du théâtre en amateur : je joue et je me vois jouer.
— Lorsque les conditions sont remplies, on se voit jouer sur scène et on se dit « Ce que je fais là est quand même beau ! » Ce que je produis, et ce que j’en retire. Ce n’est pas de l’orgueil.
Lorsque je lis une partition sans la jouer, je n’éprouve pas le plaisir sensuel du contact avec l’ivoire du piano, mais je peux l’entendre. Je viens d’effectuer une marche de 120 kilomètres pendant laquelle j’ai révisé 16 concertos, sans lecture mais en chantant intérieurement, mes mains réactivant les trous de mémoire. Je fais parfois appel à la mémoire visuelle parce que l’oreille ne suffit pas. Les différentes mémoires interagissent. Lors de mon activité professionnelle, je me déculpabilisais de consacrer du temps à la marche ou au vélo en révisant de cette façon. Je le fais maintenant par hygiène intellectuelle pour enrayer le processus de vieillissement ou pour dissiper l’ennui sur certains sentiers.
C’est autre chose pour les chefs d’orchestre. Ils ont 25 portées simultanées qu’ils doivent mémoriser. Ils doivent donc lire et ils entendent plus ou moins le résultat parce qu’ils l’ont emmagasiné en tendant des enregistrements. Ils lisent par nature. Certains instrumentistes le font. Cela m’est arrivé en voyage lorsque je n’étais pas trop sûr de ma mémoire ou que j’étais pris de court pour des œuvres nouvelles à jouer en concert. Je travaillais ma mémoire visuelle. Cette activité ne me procure pas de plaisir.
— Une partition est-elle un chef d’œuvre par elle-même ou le devient-elle quand on la joue et qu’on l’entend ?
— C’est un chef d’œuvre en tant que tel, même s’il n’est pas entendu, mais oui, une œuvre est à demi-morte si on ne la joue pas. Les bons interprètes lui apportent une énergie, une lecture, un éclairage. Beaucoup de compositeurs, comme Beethoven, dédiaient leurs œuvres à des princes, des rois, des ducs pour l’argent essentiellement. Ils répondaient aussi à des commandes, et il arrivait qu’ils dédient leurs œuvres à des amateurs, à des amoureux de la musique. C’est le cas des Variations Goldberg.
— Les 6 Quatuors de Mozart dédiés à Joseph Haydn.
— Une anecdote dit que Mozart aurait eu du mal à payer ses fromages, il aurait donc dédié des œuvres à son ami fromager. Chopin dédiait à des élèves, Jane Stirling, Delfina Potocka, Charlotte de Rothschild. Il s’agissait aussi de conquérir des cœurs à l’occasion, comme Brahms.
Mais j’y reviens. Nous, interprètes, n’existerions pas sans ces chefs d’œuvre. Nous sommes des racketteurs, des colonisateurs qui profitons d’un terrain déjà fait. Rubinstein me disait – il l’a confirmé dans des interviews – qu’il avait honte de gagner de l’argent avec les concertos de Mozart en pensant au pauvre Mozart qui a fini dans une fosse commune et un chien qui suivait le corbillard.
François-René parle alors du plaisir de jouer, de caresser les touches, d’entendre de belles harmonies et, surtout, du bonheur d’entrer dans une autre dimension, la joie, le bonheur de « l’instant présent ». Carpe diem!
