Alea musica est

Alea musica est

29 juillet 2026 0 Par Paul Rassat

Dans Les petits malins de la grande musique, David Christoffel traite de ce qu’il serait possible d’appeler les aléas de la grande musique. Ces variables aléatoires qui tranchent comme des accidents sur le parcours idéal. « Faussaires, pasticheurs, épigones, fantômes, algorithmes, auteurs d’un seul succès, profs…le domaine de la grande musique est peuplé de petits malins largement délaissés par les hiérarchies en vigueur…Mais chacun de ces parcours atypiques dévoile une créativité spéciale. Plagiaires, compositeurs fictifs, traducteurs infidèles, tous brillent à inventer des raccourcis dans les chemins de la renommée. » Ils « viennent éprouver les limites du grand genre… » Alea musica est!

Exécution

L’une de ces limites, paradoxalement, est l’exécution d’une œuvre en public. Le mot « exécution » est l’un des nombreux énantiosèmes de notre belle langue. Il dit une chose et son contraire. L’exécution est le passage du virtuel au réel, de l’état de puissance à l’état de fait, en vertu d’un acte de la volonté. Elle est aussi destruction. Est-ce qu’exécuter, interpréter une œuvre consiste systématiquement à détruire l’idéal qu’elle représente virtuellement et sur les portées qui la composent ?

L’autre et le même

L’auteur cite Mikel Dufrenne « Il reste que si l’imaginaire est la négation du perçu, le perçu ne peut servir que de catalyseur à l’imaginaire, il ne peut ni l’orienter ni le limiter : si la VII° Symphonie est ce que j’imagine quand j’entends, et non ce que j’entends, qui m’empêche de mettre à son compte les rêveries même les plus biscornues qu’elle éveille en moi ? » De même que si l’on tolère une fausse note dans l’exécution, pourquoi ne pas en accepter une autre, et une autre ? Quitte à jouer une autre composition. Et à rejoindre le Quichotte de Pierre Ménard inventé par Borgès. Recopier quelques chapitres du texte de Cervantes, à quelques siècles d’écart, est une création. Si le texte ne change pas, le contexte n’est plus le même.

Ainsi l’autre est le même, et le même est un autre.

Le livre de David Christoffel se termine sur cette citation de Guy Debord « Vivre en marge c’est élargir la vie des autres de cette marge. »