La toupie sous tous ses axes

La toupie sous tous ses axes

28 juillet 2026 0 Par Paul Rassat

Rencontre dans les environs de Cluny avec un penseur-tourneur de toupie original, atypique, de qui la pensée cohérente et l’action suivent les mêmes axes.

« — Il faut écrire soi-même pour découvrir la profondeur des mots. Il est ainsi possible d’écrire sa propre histoire au lieu de subir celle que d’autres racontent pour nous. Ce faisant, ils prennent du pouvoir. Il faut lire à ce propos Henri Laborit, en particulier La nouvelle grille.

Le système se régénère de manière totalement anachronique, sur la base d’une hiérarchie qui ne se justifie plus du tout. La dominance a pu être un élément déterminant lorsque l’homme était un animal parmi les autres. Aujourd’hui ceci mène au massacre de la nature par un être qui se malmène lui-même.

Il faut expliquer au gens pourquoi ces problèmes viennent du fonctionnement devenu caduc de leur cerveau.

J’étais venu voir quelqu’un qui fabrique des toupies et nous parlons de politique, de fonctionnement du cerveau.

L’art, la société…

Depuis mon enfance je réfléchis à l’art, l’argent, la société. Une conférence sur Yves Klein, en 2000, m’a fait prendre conscience cet artiste a dit ce qu’il avait à dire. Pourquoi ne dirais-je pas ce que j’ai à dire sur l’art ? Je suis arrivé à suffisamment de matière pour en faire une pièce de théâtre donnée en 2001. Pour faire écho aux associations à but non lucratif, je présentais un art à but non lucratif. L’art s’est perdu dans son rapport à l’argent.

Mes sculptures, par exemple, ne sont pas à vendre. Je laissais les gens les regarder et donner ce qu’ils voulaient Quand un artiste parle de « son » travail, c’est un abus de langage qui inclut l’artiste dans le rang des travailleurs et des ouvriers alors qu’il est dans une quête personnelle. Si quelqu’un est ému par l’une de mes sculptures, je propose de la modifier, de la refaire pour qu’elle lui corresponde. La taille, la couleur, l’essence du bois doivent créer un écho en lui. L’original est unique, n’a de valeur que pour moi.

L’artiste ! L’artiste ! Nous sommes tous potentiellement des artistes. Certains n’ont pas l’espace de jeu pour l’exprimer ; d’autres le font dans le cercle familial.

L’indispensable relation aux autres

Lichtenberg soutient qu’on ne devrait pas dire « Je pense, mais ça pense en moi. » Un artiste est une sorte d’antenne que traverse l’art.

Laborit dit que nous ne sommes faits que du contact des autres. Nous sommes tous pareils, les artistes ne sont pas des exceptions.

Suit une riche réflexion sur la notion de beauté ; chacun en a sa perception. Il n’y a pas « une » beauté qui correspondrait à des codes établis.

L’artiste joue un rôle fondamental dans notre société, à condition de ne pas entrer dans un système commercial. L’art ne se vend pas ! Il est possible de faire toute chose avec art. Lorsque je vends une œuvre, son prix est fixé d’après mon travail artisanal uniquement. Je ne spécule pas. Ceci contribuerait à conforter une hiérarchie.

Prenons l’exemple d’une entreprise. Il est important qu’elle soit dirigée par un patron, qu’existent plusieurs catégories d’emplois. Il est cependant incohérent de créer une hiérarchie qui entraîne une telle échelle de salaires. Les gens sont indispensables les uns aux autres. Tout fait société, y compris les artistes. La médiatisation de masse fausse les choses. Chacun doit faire authentiquement ce qu’il crée. À entrer dans le système marchand, l’artiste crédibilise l’ensemble de celui-ci. »

Soyons nos propres toupies

À ce stade de notre entretien, il convient de préciser que j’avais demandé à rencontrer mon interlocuteur parce qu’il réalise des toupies défiant les lois de la physique. Elles tournent verticalement, bien sûr ; mais sur un axe oblique aussi. Elles partent éventuellement sur un axe pour en changer en cours de giration. Cette symbolique de la toupie illustre le fait qu’il est possible de changer, d’évoluer.

Il convient aussi de revenir à l’étymologie du mot. Toupie est à rapprocher du latin turbo, turbonis, tourbillon. Toupiller signifie tourner sur soi-même. Faire toupiller quelqu’un, c’est s’amuser de lui. Et la toupie est aussi une personne de peu de volonté qui subit les influences d’autrui.

Si grand remplacement il y a, c’est celui qui consiste à substituer le divertissement à la culture. « Panem et circenses ». Ce faisant, on nous transforme en toupies dont l’économie et la politique servies par les médias s’amusent. Soyons des toupies qui décidons de l’axe sur lequel nous voulons tourner.