Élévations en pierre
6 juillet 2026Rencontre à Cluny avec Florence Jarrige, sculpteur sur pierre et marbre, à l’occasion d’une exposition. Celle-ci montre des réalisations hybrides : une colonne dont le granite strié, granuleux porte presque hiératiquement un buste féminin dans lequel il serait possible de voir la Venus de Milo et la Victoire de Samothrace, avec une touche de Giacometti. Des élévations en pierre. Le tout donnant un travail très personnel.
L’élan de la verticalité
D’où vous vient le thème du travail que vous exposez actuellement ?
J’ai beaucoup travaillé pour les Monuments Historiques, pour lesquels j’ai été sculpteur. J’ai donc toujours travaillé les colonnes, les cariatides. Comme mes parents tenaient la grotte de Blanot, j’ai grandi dans le milieu souterrain où les stalactites et les stalagmites marquent la verticalité. J’ai commencé à travailler celle-ci en 2012. Avec de grands morceaux de schiste j’ai réalisé ce que j’appelle des Ombres qui comportaient encore la tête et les bras. C’étaient des femmes très allongées, étirées. Je suis passée à autre chose jusqu’en 2024 où cet élan pour la verticalité a rejailli.
J’ai enlevé tout ce qui ne me semblait pas essentiel, têtes et bras pour accentuer l’étirement, pour épurer la forme.
S’alléger pour épurer
Il est difficile de faire simple.
Il faut passer par tout un cheminement, par de nombreuses expériences pour atteindre l’essence. En revenant à cet axe de travail, en 2024, j’ai senti un élan d’énergie qui m’a rendue très libre pour me détacher de tout ce que j’avais appris chez les Compagnons. Il m’a fallu désapprendre pour me jeter dans le vide et réaliser ces sculptures dont je sens qu’il va me falloir les épurer encore.
La pierre me convient. Je dialogue bien avec ce matériau.
Qui demande du temps.
Le temps est aléatoire. Je peux mettre plusieurs années pour réaliser une pièce parce que l’idée est là mais ne veut pas sortir, et quelques jours pour une autre pièce. Chaque réalisation est une conversation ; le granite ne se travaille pas de la même manière que le marbre. Il faut jouer avec ces différences. La pierre est un matériau fiable et robuste.
Vous aimez bien qu’on vous résiste ?
Un peu, pas trop ! On joue ensemble. Je ne me bats pas contre la matière ; je vais avec elle, dans un élan qui nécessite une grande énergie venant du ventre.
On retrouve cette force dans l’élévation, le grain, les stries…pour aboutir à des formes sensuelles. Cette composition fait ressortir une disproportion entre la petite taille des bustes féminins et les colonnes qui les supportent.
Les stries représentent toutes les expériences de la vie par lesquelles nous pouvons espérer nous améliorer, d’où les bustes plus aboutis.


Photos © Florence Jarrige
Aller à l’essentiel
Pourquoi avoir coupé la tête ?
Elle est dans les nuages ! Dans l’art, un visage apporte énormément de détails dans lesquels l’œil va se perdre, alors que je veux aller à l’essentiel. La force de l’élévation qui n’est jamais finie, comme on n’a jamais fini de s’améliorer.
Florence Jarrige st déjà passée à une autre phase de travail, avec de la pierre plus tendre. Mais d’un projet à un autre persiste une continuité, une cohérence, comme les rôles et personnages tenus par un comédien participent du même récit.
Comment savoir quand une œuvre est terminée ? Lorsque je me dis « Pour cette phrase, je mets un point. »
