Émancipation

Émancipation

17 octobre 2026 0 Par Paul Rassat

Madame de Sade, pièce écrite par Yukio Mishima, créée en octobre 2026 par Stanislas Nordey, ne serait-elle pas, au fond, une réflexion sur le pouvoir et sur l’émancipation ? Ainsi que d’inspiration carnavalesque. Nous rejoignons avec ce deuxième volet les thèses de Mikhaïl Bakhtine pour qui le thème du carnaval traverse et relie toute la culture occidentale. On peut relire à la lumière de cette vision la nouvelle de Maupassant Boule de Suif. Ou bien des pages de Zola… ( Image, Les Debouts, de Mylène Besson).

Carnaval

Pour Bakhtine, les thèmes récurrents du carnaval sont la violence, les excès, les défilés et cortèges, la licence sexuelle, les jeux, l’inversion (homme / femme, classes sociales…), le jugement suivi du sacrifice et de l’expulsion. Le roi du carnaval est brûlé en effigie et renvoyé à la Cour des Miracles d’où on l’avait tiré pour la circonstance. Tous ces thèmes sont bien présents dans Madame de Sade. On y retrouve aussi le jeu des masques, ceux-ci finissant par tomber l’un après l’autre. Celui de la mère qui craque. Celui de la sœur versatile. Madame de Saint-Fons assume, elle, sa nature jusqu’au bout. Quant à Madame de Sade, elle demeure fidèle à elle-même et se révèle ainsi.

Le marquis ? Réduit dans cette pièce à l’état de mécanique fouettante dans l’action ; bien plus intéressant dans la pensée. Évacué, sacrifié, rejeté à la fin des fins.

Pouvoir, émancipation

Tout comme la pièce de Mishima, la langue française joue de l’ambiguïté. Émanciper vient du latin manus capere, prendre avec la main. Précédé du préfixe ex-, c’est l’affranchissement (de l’autorité paternelle). Mais aussi l’idée de s’abandonner à quelqu’un. S’abandonner et s’affranchir. Au pouvoir du marquis de Sade, mari, noble finit par s’opposer la puissance de Madame de Sade.  Dans Puissance de la douceur Anne Dufourmantelle écrit « Certaines choses sont appelées à se réaliser selon un principe intrinsèque à leur nature. Elles seront dites : en puissance. Elles portent un processus en sommeil dans leur propre devenir…elles sont une germination (dynamis en grec) dont le déploiement relève du temps même. » L’auteure cite Aristote pour qui la puissance est « la capacité d’un être à grandir dans son devenir. » Stanislas Nordey souligne le pouvoir du temps.

Pouvoir(s)

Pendant que le pouvoir du marquis s’émousse et disparaît grandit la puissance de son épouse. Ce jeu entre le pouvoir et la puissance fait inévitablement penser à la puissance du peuple qui se mue, par délégation, en pouvoir des élus nous faisant croire que celui-ci est puissance. Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie aide à la compréhension du phénomène. Ainsi que certaines pages de Bernard Lahire dans Ceci n’est pas qu’un tableau – Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré.

En exagérant un peu, on pourrait considérer que le pouvoir, de quelque nature qu’il soit, fouette les corps, force les individus à des rapports incestueux, contre nature, qu’il exerce une emprise dont il est difficile de s’émanciper afin d’être vraiment soi.

Petit éloge du désir

Dans Petit éloge du désir, Belinda Cannone écrit « Beloizo trouve que, de le croire si certain, les femmes négligent souvent le plaisir des hommes…Il prétend qu’elles imaginent trop facilement que la jouissance finale est leur seul et plus grand souhait. Que veut un homme ? …l’homme est une femme comme les autres. » Et pour terminer « …la nature commande aux hommes de jouir tout de suite et…seul l’art permet de durer. » L’émancipation par l’art?