Jean-David Morvan, un rebelle

Jean-David Morvan, un rebelle

15 juin 2022 0 Par Paul Rassat

Lors d’une précédente rencontre, Jean-David Morvan avait émis l’idée que tout sont travail est placé sous la marque du rebelle.

Rébellion

On repart de la rebellitude ?

De la rebellation, suggère  David Evrard qui ne dira pas plus de trois phrases pendant la conversation. C’est qu’il applique la règle de l’ordre des Chartreux, et plus particulièrement de la chartreuse ( avec parcimonie).

— Rebellement, rebellage, propose Gaëlle de BD Fugue Annecy.

Va pour le rebellâge et le rajeunissement permanent.

Jean-David, nous cherchions une ligne de force, une cohérence dans ton travail. C’est le mot « rebelle » qui a émergé.

Un peu par hasard. Mais il colle bien avec les dames sur lesquelles je travaille. Elles sont rebelles, elles ont refusé l’ordre établi, se sont battues. Je sais maintenant que cet intérêt est inscrit depuis toujours en moi.

Contre l’ordre établi

Même dans ton travail antérieur ?

Je m’en suis rendu compte plus tard en parlant avec Madeleine. Ce matin, nous étions au collège Jean Monnet de Saint Jorioz. Les enfants me posaient la question d’adaptation de mes livres au cinéma. Mais pour les USA, je n’ai jamais de héros qui se battent pour le bien mais contre un ordre établi.

Soixante printemps en hiver montre que la liberté consiste plus à se défaire de ce qui nous empêche qu’ à vouloir faire ce qu’on veut.

Cendrars dit que quand on aime, il faut partir. C’est au moment où on est capté par quelque chose qu’il faut réussir à s’en libérer. C’est courageux et rebelle ! En réalité, on est piégé par ce qu’il y  de mieux. Il faut donc essayer de s’en sortir.

Éviter le kitsch

S’en sortir avant la répétition ? Soixante printemps en hiver m’a conduit à une définition du kitsch qui consiste à remettre chaque fois une couche de la même chose.

Après Cendrars, on va parler de Kundera, un autre de mes auteurs préférés. Il a défini le kitsch de façon extraordinaire dans L’insoutenable légèreté de l’être.

Le souvenir, l’éducation, l’action

Revenons à Madeleine. Tu la fais parler sans la torturer…

Mais elle est parfois à la torture.

Et elle te révèle des choses sur toi.

Évidemment. Mais se souvenir est parfois de la torture. Il y a des choses dont elle préférerait ne pas se souvenir. Elle le fait parce qu’il faut en parler pour témoigner. Et elle me révèle des choses de moi que je ne connaissais pas vraiment. C’est d’ailleurs l’intérêt de la communication.

Tous les héros se rebellent, sinon ce seraient des gens du quotidien, mais tes héroïnes l’ont fait en vrai. C’est une sacrée différence !

L’intérêt est justement de savoir comment ça fonctionne dans la tête pour en arriver là. Ce n’est pas facile…mais pour Madeleine c’était assez naturel. Ça vient de son éducation. De la guerre d’Espagne, de son père instituteur. Il avait été anti guerre après la première guerre mondiale avant de comprendre qu’il avait fallu lutter contre les Allemands. Il a alors abandonné le pacifisme intégral. Ces évolutions de pensée liées aux événements sont intéressantes. Madeleine avait dix-douze ans au début de la guerre d’Espagne.

Question d’équilibre

Tu n’irais pas jusqu’à souhaiter une nouvelle guerre pour avoir de nouveaux héros ?

Non, je n’aime mieux pas. Mais le problème est qu’il y a toujours des guerres. Elles ne se sont jamais arrêtées.

Comment trouver le bon équilibre entre l’Histoire, le personnage, le récit ?

C’est la différence entre l’histoire et le scénario. Pour que les gens comprennent une situation, il faut leur expliquer ce qui s’est passé autour. Ce travail de contextualisation est hyper intéressant et compliqué. Les lecteurs savent plus ou moins des choses. Il faut trouver comment raconter sans que ce soit lourd, faire arriver la grande Histoire grâce à la petite histoire.

Innover en permanence et faire vivre

Il y a au cours des albums des passages un peu informatifs ou explicatifs, mais ils se fondent dans le récit.

C’est chaque fois une nouvelle manière de faire. C’est marrant et intéressant. Dans Irena comme dans Simone ont a remis les décrets anti juifs. On sait qu’ils ont existé, mais les relire fait du bien. Certains pourraient penser que ce n’était pas si terrible que ça…

Transmettre

Roland Gori soutient qu’on sait des choses sans y croire.

C’est se qui se passe quand je parle aux gamins dans les établissements scolaires. J’insiste : ce que je leur dis semble incroyable.

Ton travail est donc de rendre vivante de l’information. La lecture devient une sorte de conversation.

C’est vrai. Je me demandais pourquoi j’avais accepté autant de visites avec les enfants. J’aime bien les avoir en face de moi, voir leur réaction.

Tu as eu une scolarité malheureuse et tu prends une revanche ?

Non, j’ai eu une scolarité de gars qui s’en fout. Je ne pensais qu’à faire de la BD.

Créer des liens

On a vu qu’il y  différentes strates qui se rejoignent, l’Histoire, le récit…Même chose avec la vérité, le vraisemblable, la véracité. Il faut être capable de relier tout ça.

Plus on connaît, plus il est facile de relier. Madeleine Riffaud a été très amie avec Raymond Aubrac à la fin de la guerre. Lui a été arrêté par Klaus Barbie à Lyon. Il connaissait les détails de l’arrestation de Jean Moulin. Finalement, les choses dont Madeleine m’a parlé, j’ai pu les mettre dans Simone qui a été elle-même arrêtée à Lyon. Comme la machine à écraser la tête qui a servi à torturer Jean Moulin. On n’en parle jamais ailleurs. Nous sommes allés à la prison de Montluc, nous avons vu la cellule d’Aubrac, par quel escalier Moulin est descendu. Il est plausible qu’Aubrac ait vu passer Moulin à moitié mort emmené au siège de la Gestapo. On peut tout raconter dans une seule case de BD.

Pourquoi la BD ?

Si David Evrard acceptait de parler et d’évoquer son travail de dessinateur ! Alors, jouons la provocation. Entre le roman et le film d’animation, puisque nous sommes à Annecy, pourquoi faire de la BD ?

Ça nous fait vivre. C’est déjà pas mal ! Dans l’absolu, rien ne sert à rien.

Si les gens lisent moins de romans, la BD peut être un accès à la culture, à l’Histoire.

J’ai lu beaucoup de romans, de BD. C’est comme ça que je me suis intéressé à l’histoire de Louis XIII, avec Les sept vies de l’épervier, Les passagers du vent. Tout est possiblement un marchepied pour aller vers autre chose. Le seul véritable intérêt de l’école est de donner aux gamins envie d’apprendre des trucs.

« Collaborer »

Pour travailler de ton côté et avec David, tu as des fiches, des plans, comme dans les polars ?

Non, je monte assez bien le scénario dans ma tête. Je l’écris. J’ai plein de livres autour de moi mais je ne note pas beaucoup de choses à l’extérieur du scénario. J’établis des liens avec les images. Le plaisir de la BD est de trouver les bons endroits aux bons moments. Quand David reçoit le story board, on refait totalement certaines scènes. Je suis scénariste et pas écrivain parce que j’aime que quelqu’un vienne retravailler mon truc pour l’améliorer.

L’approche par le terrain, par les lieux

Demain vous serez à Lyon. Tu as parlé de la visite de Montluc.  Est-ce que parfois être sur les lieux donne une autre dimension au regard, à l’écriture ?

Comment se déplacer, aller de tel à tel endroit. Ça structure la pensée. On s’est promis, par exemple d’aller au Café du Soleil où Jean Moulin a été vu. C’est peu de chose, mais un voyage quand même. On ressent une ambiance. Comme quand on est allés à Varsovie. Des trois albums prévus, on est passés à cinq parce qu’on s’est rendu compte qu’il y avait plein de choses à raconter en découvrant la Pologne.

S’adresser à tous

Le dessin de David s’adresse à l’enfant qui est en chacun de nous. Irena semble rester enfant toute sa vie.

Elle a été amoureuse de son papa qui est mort trop jeune. Elle l’a idéalisé et elle est toujours restée sa petite fille. Et puis l’histoire d’Irena est tellement dure qu’il était utile d’avoir un dessin moins réaliste. Certains fans de BD historiques nous l’ont reproché. Ceux qui se prennent au sérieux.

Philip Pulmann a refusé un prix parce que celui-ci était labellisé « Littérature de jeunesse ». Il trouvait cette étiquette réductrice.

Nous avons fait le choix de ce dessin pour nous adresser à tous les lecteurs.