Kairos, tarak, duende

Kairos, tarak, duende

20 avril 2026 0 Par Paul Rassat

Trois mots, kairos, tarak et duende venant de cultures et d’époques différentes mais qui marquent le moment juste.

Duende

C’est l’intensité qui, pour Garcia Lorca, traverse l’artiste.

Kairos

C’est le moment, l’instant juste où il faut agir, qu’il faut saisir et où tout devient juste.

Tarak

C’est en sanskrit le passage, la traversée libératrice ; une forme d’éveil.

Ces trois mots désignent le moment où tout s’aligne, au-delà de notre volonté, pour se fondre.

Pour Jean Dasté, la fleur était la justesse du jeu au théâtre, qui chantait avec le même état du public. Une sorte de transport à l’unisson qui naît de lui-même, que l’on ne peut pas provoquer. Un cadeau. Ce total supérieur à la somme des parties pour Aristote.

Profondeur, moment, passage, justesse. Ouverture, traversée, embrasement, éclosion. Combien d’expressions encore pour tenter de dire ceci ? Le satori zen où tout bascule et devient évident. Le Wu wei ou non agir taoïste. La baraka, dans la mesure où on la reçoit mais sans la produire. L’eutrapelia d’Aristote, l’awen des Celtes…

L’anamnesis de Platon consiste à se souvenir de quelque chose qui est déjà là.

Toutes ces expressions disent la même chose, ou une facette de la même chose. Le tempo de la pêche au lancer dans Et au milieu coule une rivière. Le geste du boucher de Tchouang-tseu, qui est la matière qu’il découpe ; comme certains personnages de Giono deviennent la nature elle-même. Il est alors possible d’être pleinement soi sans être soi, parce qu’en accord parfait avec quelque chose qui nous dépasse.

Chercher le kairos, c’est le rater, forcer la fleur, c’est la fermer.

Le boucher du prince

Voyant la perfection du geste de son boucher dépeçant un bœuf, le prince Wen-houei lui demande :

– Comment ton art peut-il atteindre un tel degré ? »

Le boucher déposa son couteau et dit :

– « …Au début de ma carrière, je ne voyais que le bœuf.
Après trois ans d’exercice, je ne voyais plus le bœuf.
Maintenant c’est mon esprit qui opère plus que mes yeux. »

Jean-François Billeter Tchouang-Tseu