La tribune des militaires, la guerre civile, la rhétorique

La tribune des militaires, la guerre civile, la rhétorique

12 mai 2021 Non Par Paul Rassat

Tribune bis

C’est la deuxième tribune que font paraître des militaires. Celle-ci n’est pas signée mais elle est un appel à signatures, et peut-être à une guerre civile ?

Militaires et soldats

Elle est l’occasion de faire un peu d’explication et d’étymologie. Un(e) militaire fait partie des forces armées d’un État. Un soldat est un combattant.  Un militaire n’est donc pas forcément un soldat alors qu’un soldat est forcément un militaire, si l’on parle de forces armées d’État. Ce n’était pas toujours le cas des Résistants, souvent civils. Ce ne serait pas le cas non plus lors d’une guerre civile. Le mot « soldat » vient du latin « sal, salis », le sel. De ce que les troupes recevaient une partie de leur paye sous la forme d’une ration de sel. C’est que cet élément essentiel à la vie était rare. Sal, solde, soldat…même famille de mots que salade, saupoudrer et saucisson. « Militaire » vient du latin « miles », soldat. Allez vous y retrouver !

Tribune

Elle était le « lieu élevé depuis lequel les orateurs haranguaient la foule » (TLFi). Elle voisine par le sens avec le tribunal et le mot « tribun, » représentant élu de la plèbe (Rome antique), et plus tard, factieux cherchant à soulever le peuple, orateur populaire…Haranguer, soulever le peuple ont à voir avec la notion de complot. Celui-ci est un « dessein secret entre plusieurs personnes avec l’intention de nuire…un accord commun, une intelligence entre les personnes, une conjuration. Il renvoie à « complote », un rassemblement lors d’une bataille, d’un combat. Cherche-t-on à faire sa pelote en complotant ou bien complote-t-on de façon désintéressée ?

Rhétorique basique et propagande

Pour être accessible à tous, l’écriture d’une tribune doit reposer sur les ficelles de la rhétorique. C’est le cas de celle-ci. Tout comme le courrier de Jean-Pierre Raffarin annonçant il y a déjà des années la nécessité d’une réforme des retraites. Tout comme le discours du général Mandibule dans le film Fourmiz. Le texte joue de l’utilisation des adjectifs possessifs pour créer distinction et opposition. « Vos guerres, vos ordres, vos restrictions budgétaires  // Nous, la génération du feu » // » le peuple de France » rime avec « déchéance ». Le mot « déchéance » est repris plus loin et prolongé ainsi « …elle annonce le chaos et la violence…une insurrection civile. » Cet aspect prédictif du discours contribue à renforcer l’émergence de faits qu’il affirme ne pas souhaiter.

Évidences, bon sens, vérité et liberté

À l’opposé des qualificatifs utilisés pour dénoncer le pouvoir, « lâche, fourbe, pervers », cette tribune relèverait du « bon sens, de la vérité, de la liberté. » Elle se conclut sur un appel « Agissez », après avoir rassuré « Oui, si une guerre civile éclate, l’armée maintiendra l’ordre sur son propre sol. » On peut noter ici ce qui relève peut-être de l’étourderie. Ce sol est-il celui de l’armée ?

« Montesquieu, au secours ! »

« Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais… » écrit Montesquieu dans l’Esprit des lois. Or à cette époque pratiquement personne ne remet en question l’esclavage. Le propos de Montesquieu est ironique. Il faut comprendre l’inverse du sens premier.  » Nous n’avons aucun droit de rendre les nègres esclaves. » La teneur de la tribune militaire est du même ordre. Le « Oui, si une guerre civile éclate… » pourrait être considéré par certains comme un appel à la guerre civile.

Guerre

Dans Étymologies pour survivre au chaos, Andrea Marcolongo note qu’à l’origine le mot guerre désignait une bagarre, une querelle. Le recours aux armes et le perfectionnement de celles-ci ont amplifié la portée des guerres de voisinage. On a connu toutes sortes de guerres, de Cent Ans, mondiales, froide, civile, douanière, économique. Andrea Marcolongo cite François Guichardin qui écrit vers 1540 que toute guerre est une vulgaire « mêlée ». Laissons au rugby le plaisir de pratiquer celle-ci.

Dialogue de taupes

— Au lieu de monter à la tribune, les militaires en écrivent.

— Alors que les sportifs montent sur un podium.

— C’est dépassé. Maintenant , ils montent sur « la boîte », comme ils disent.

— Mieux qu’être dedans.

C’était l’Éditaupe N° 25