« Les Arpenteurs de rêves » au Palais Lumière d’Évian

« Les Arpenteurs de rêves » au Palais Lumière d’Évian

1 juillet 2022 Non Par Paul Rassat

Leïla Jarbouai, commissaire de cette exposition, est conservatrice en chef au Musée d’Orsay d’où proviennent les œuvres qui composent « Les Arpenteurs de rêves ». Elle nous parle de l’esprit de cette aventure onirique visible au Palais Lumière d’Évian du 2 juillet au 1er novembre 2022.

La dimension oxymorique

Le titre de l’exposition relève presque de l’oxymore. Comment peut-on arpenter et mesurer des rêves qui, par définition nous échappent ?

Effectivement, il y  ce côté oxymore, d’autant plus que le dessin lui-même comporte cet aspect oxymorique. Les artistes sont soumis à la contrainte de la feuille presque toujours de format géométrique, avec des angles, un format standard. D’un côté la feuille est une contrainte, de l’autre  les matériaux laissent une grande liberté. Le dessin est souvent le medium qui permet choisi aux artistes d’ exprimer leur intériorité, leur imaginaire. À la fin du 19° siècle, au moment où le symbolisme est à son apogée, les artistes utilisent de plus en plus la feuille et le dessin pour exprimer des choses qui sont au-delà du monde visible.

Quand le rêve devient image

Le dessin peut-il être considéré comme un intermédiaire entre l’esprit et le travail plus achevé de la peinture ?

Au moment où le dessin devient le moyen privilégié pour exprimer les rêves et l’imaginaire, il est un art en soi. Il devient alors un travail abouti et non plus cette étape intermédiaire que vous évoquez. Le rêve devient alors une image.

Pourquoi le rêve

Pourquoi ce thème du rêve. Le musée d’Orsay abrite 55 000 dessins ? Vous mettez le rêve en lumière au Palais Lumière d’Évian.

C’est en lien avec le lieu. Le projet est parti du Palais Lumière. Le thème est aussi en lien avec la fin du 19° siècle, la naissance de la psychanalyse, l’intérêt pour l’inconscient et la mise en question du rationalisme. Nous avions aussi le souhait de faire dialoguer les arts, dont la musique, la littérature. La musique devient d’ailleurs le modèle idéal à atteindre pour tous les artistes. Même des artistes très réalistes se sont intéressés au sujet. Courbet a énormément représenté des figures de dormeuses et de dormeurs. Jean-François Millet en a fait un thème important et ses compositions ont eu un retentissement important. Sa Méridienne a été reprise par Van Gogh.

Centaure. Odilon Redon. Giotto en berger par Gustave Moreau. L’ascension du Mont Cervin, Gustave Doré. Le rêve, Schwabe Carlos. Paysage de montagne, Gustave Doré. Projet d’illustration pour Macbeth, Merson Luc Olivier. Photographies de Tony Querrec, G. Blot, Patrice Schmidt, Thierry Le Mage.

Une scénographie très originale et libre

Le Palais Lumière offre toujours de très belles scénographies. Celle que vous proposez pour cette exposition est très libre. Elle s’affranchit des étiquettes habituelles pour privilégier certaines affinités naturelles. C’est une danse scénographique.

La scénographie est de Julia Dessirier qui travaille avec Sylvain Roca. Elle a su adapter ses idées très originales à cet espace qui n’est pas évident. L’étage a un plafond assez haut et celui du sous-sol est très bas. Elle a joué de cette rupture d’échelle pour aller vers une intériorité de plus en plus forte qui culmine dans la salle circulaire.

Répondre à notre besoin d’imaginaire

Je reviens au choix du thème. Vous m’avez en partie répondu. Nous vivons une époque où on nous ordonne presque de voir la réalité en face, une réalité présentée comme arithmétique. Le rêve est aussi un moyen d’y échapper.

C’est essentiel. Cette exposition s’est développée pendant la période très difficile du confinement. Les lieux culturels étaient fermés et il ne restait plus que le rêve. Le pouvoir de l’imaginaire est encore plus vital en cette période. Le dessin permet d’atteindre cette dimension très intime.

Le labyrinthe du rêve, du doute, de l’interrogation

On peut dire que le dessin, s’il est peut-être moins démonstratif que d’autres moyens d’expression, permet de mieux plonger dans l’intériorité ?

Le format, je le disais, s’y prête bien. Certaines œuvres sont destinées à l’artiste lui-même. Elles peuvent être des essais. Elles ont souvent ce côté plus direct parce que l’on sent beaucoup plus la main. Le titre vient en partie de là. Il y a place pour le doute de l’artiste qui reste visible sur le dessin.

Vous nous invitez, nous public, à aller arpenter les rêves qui ont été arpentés par leurs créateurs.

C’est une mise en abyme, exactement ! Une mise en abyme labyrinthique.