L’exigence culturelle
26 juillet 2026Rencontre avec Pierre-François Bourcet qui porta la culture à Cluny. La culture, une conception exigeante de la culture nécessitant une véritable vision, des compétences humaines, techniques. De quoi faire des gens non pas des consommateurs mais des citoyens au regard et à l’esprit critique aiguisés.
Prolégomènes
— Une politique culturelle s’est mise en place à partir de 88 / 89. Je suis devenu adjoint au maire, chargé de la culture à ce moment-là. Pendant la campagne électorale, je m’étais occupé plus ou moins de ce domaine qui n’attirait personne. Après les élections, lors d’une réunion, quelqu’un a proposé mon nom plutôt que celui d’une personne qui briguait cette responsabilité. Voilà comment ça s’est passé.
Vous aviez des prédispositions ?
Le Conservatoire à Dijon, la peinture. J’étais allé prendre des cours de piano à Châlons-sur-Saône chez Marguerite Blanchot, la sœur de Maurice Blanchot. Peu importe. J’ai ensuite tenu l’étude de notaire acquise pour moi par mon père. Ça ne m’intéressait pas du tout ! J’ai vendu l’étude de mon père et ma mienne pour faire un peu d’agence immobilière. J’ai ensuite été contacté par la minoterie Forest pour laquelle je me suis occupé de la vente et de l’achat de boulangeries entre Nice et Montpellier. La qualité de la relation avec les gens était déterminante. Ma structure juridique était indépendante à l’intérieur du réseau Forest. J’ai exercé cette activité jusqu’au moment de ma retraite en 2008.
L’importance de penser par soi-même
Je me suis alors intéressé à la philosophie qui me semble fondamentale, d’autant plus que le système capitaliste ne tient pas à ce qu’elle constitue des femmes et des hommes de réflexion, d’intelligence, ayant la capacité de se comprendre et de nous comprendre. Le système capitaliste ne veut que des consommateurs. Je pense qu’il a modifié l’école en ce sens. L’enseignement réel de la littérature, de l’histoire, a été remplacé par une cultivation qui consiste à apprendre un bien-être ne reposant surtout pas sur la faculté de comprendre.
L’évolution de la langue sous l’influence de l’économie va dans ce sens.
L’économie prend le pas sur la politique. Je déclarais en 2007 « La pensée, donc la culture, prévaut sur l’économique. C’est la pensée qui doit nous permettre de déterminer les conditions qui nous permettrons de vivre ensemble. » Je citais Georg Büchner « Veillons et armons-nous en pensée. » Mais on nous formate pour la consommation.
L’événementiel prend de plus en plus la place de la culture.
La culture n’est pas uniquement la distraction. On se fait plaisir en croyant se faire plaisir.
Bertrand Vergely, dans « Le rêve perdu de la sagesse grecque », écrit « Qu’est-ce que le bonheur ? Le fait de ne plus avoir besoin de plaisir »
Par une culture bien pensée et digne de ce qu’elle doit être, nous éprouvons un plaisir… mais ce n’est pas le même. Dans ce domaine, l’école ne tient pas son rôle. Si on ne lui en donne pas les moyens, c’est dû à la duplicité avec laquelle le capitalisme casse les enjeux pour parvenir à ses fins de manière occulte.
On rejoint là les théories qu’expose Edward Bernays dans « Propaganda ».
Penser bien ou mal n’est pas la préoccupation des capitalistes ; ils pensent à leurs intérêts.
L’action
Vous arrivez au poste d’adjoint à la culture.
Je regarde la situation, ce qui se faisait avant et j’essaye d’externaliser un outil qui s’appelait l’Office municipal de la culture et des loisirs. Suppression d’abord du mot « loisirs ». Je modifie l’organigramme de l’office qui comportait tous les conseillers municipaux pour aller chercher des compétences qui s’exprimeront dans des comités techniques. Dans ceux-ci j’ai mis tout ce que je pouvais d’intelligence culturelle et de développement des diverses activités. Deux personnes m’y ont aidé. J’ai travaillé avec Xavier Duroux qui était à la DRAC Bourgogne, et avec Daniel Girard, ancien directeur de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, que je connaissais déjà et qui est venu habiter à côté de Cluny pour participer à ce projet. Ses relations à Paris ont facilité l’obtention de budgets.
Vous avez su vous entourer.
Les Grandes Heures de Cluny était l’événement culturel. Il me semblait alors un peu bourgeois alors que la culture appartient à tout le monde. La cravate ne fait pas l’intelligence. Les subventions ont continué d’aider les Grandes Heures, mais les comités techniques, dont faisait partie Madeleine Roy, ont permis de créer un contre-pied de musique contemporaine. Jean-Louis Hourdin faisait partie du comité théâtre. Les arts plastiques se mettaient en place avec Xavier Duroux. Nous avons organisé des expositions de niveau international.
Ces comités faisaient la politique culturelle de la ville.


Conversation
Je considérais aussi que la modernité de notre construction architecturale, à hauteur de notre XXI -ème siècle, doit dialoguer avec notre Histoire. Non pas en confrontation, mais en conversation. C‘est dans cet esprit qu’a été construite l’école de danse par Patrick Berger et Michel Anziutti. Pour dire que dans ce contexte historique, nous, nous étions présents ! En bas, les briques symbolisent les premiers éléments de construction réalisés par l’homme. Contrairement aux vitraux d’une église qui permettent et conditionnent le regard, les ouvertures vitrées sont neutres et vous laissent la capacité d’être vous. Les colonnes constituent une référence à la Grèce. L’escalier permettait d’accéder au toit plat ; mais la mairie a fermé cet accès.
Qui ouvrait sur un possible.
C’est ça ! Ce bâtiment s’inscrit dans cette modernité dans laquelle nous avons le droit de nous exprimer.
Les compétences installées dans les comités techniques, le volume des aides que j’avais obtenues était trop importants pour une éventuelle opposition, même si les choses n’allaient pas de soi.
L’espoir d’un renouveau
Mon objectif ? La prise en compte de l’Histoire de Cluny, qui était de niveau européen, voire mondial. Ainsi que l’installation d’un renouveau et d’une contemporanéité égale, autant que possible, à cette Histoire.
Avant la défaite aux municipales de 2008 (pas à cause de la culture), il y avait, avec Xavier Duroux, le projet Cluny IV. Il consistait à installer quatre bâtiments accueillant des structures internationales, Orsay, le Centre Pompidou, le Louvre et le Centre national des arts plastiques (CNAP). Les architectes Herzog et de Meuron étaient d’accord. Le projet intéressait toutes les parties prenantes ; il était en route.
Rapidement après notre défaite aux municipales, les nouveaux élus enterrent le projet. On ne voit quasiment que des gens qui « gèrent ». Ils n’ont pas de vision.
Le maillage et la transmission
Je pensais aussi que l’organisation d’expositions d’été de niveau international démultiplierait l’intérêt de venir à Cluny et créerait des liens étroits entre l’Abbaye, la ville, toutes les structures.






J’ai déjà évoqué l’importance d’initier les enfants à la culture, à l’esprit critique. Un article du JSL, du 6 février 1992, le résume bien. Il cite les Voyages culturels scolaires visant à initier les jeunes enfants aux relations entre Arts et techniques. Massilly SA avait apporté son soutien financier à cette initiative qui a touché 200 élèves de Cluny et de Massilly, leur permettant d’aller visiter le musée d’Orsay et le Louvre. Une récente rencontre avec une ancienne élève m’a beaucoup touchée. Elle m’a confié l’importance de cette initiative qui a été déterminante dans la suite de son parcours !
