Pierre et pierre
19 juillet 2026Rencontre avec Pierre Linck qui pourrait correspondre à la définition de l’ « honnête homme » contemporain, associant dans son activité de pierrailleur ( constructeur et réparateur de murs en pierre sèche) un savoir-faire pratique et une philosophie qui lui donnent une vision holistique.
Vous travaillez sur les murs en pierre sèche, qui doivent être stables et solides, et nous commençons la conversation en parlant de l’eau, qui représente le mouvement.
Tout le monde connaît le bocage. C’est du végétal qui maille le paysage, créant un environnement équilibré dans l’espace agricole, ce que les Allemands appellaient « la prairie bourguignonne ».
Trop petit, le maillage (le maillage) ne sert pas à grand-chose, sinon au potager. Pour des champs, des prés, des pâtures, il doit être un peu plus grand. Pas trop non plus parce que cela donne des champs qui dessèchent, qui ne font pas d’ombre. Le bocage est en relation avec le micro-climat et avec la gestion de l’eau sur le plan local et régional. Comme murailler, j’y ajoute le maillage lithique. Nos prédécesseurs, dont beaucoup étaient des paysans, construisaient et entretenaient les murets qui séparaient les pâturages, les champs, les jardins ; y compris toutes les terrasses de culture qui sont des soutènements et non des séparations. Dans la gestion de l’eau, et donc de l’agriculture et de notre nourriture, on a oublié le rôle important de ces constructions en pierre.
Tout est lié, c’est pour cette raison qu’on en revient à l’eau qui relie tout à tout. Et nous sommes pratiquement faits d’eau ! Sans eau, pas de vie.
Quelle relation existe entre les murs en pierre sèche et l’eau ?
C’est surtout visible dans les murs de soutènement qui soutiennent un talus. La surface qui se situe au-dessus sera plus facilement cultivable, constructible, plus utilisable de manière générale. Un mur de soutènement en pierre sèche améliore les conditions de culture parce qu’il permet le passage de l’air, de l’eau, d’une certaine faune, de l’argile (grâce à l’eau) ; tout ceci le rend perspirant, perméable.
Un exemple. En haute montagne, dans les Andes, il y eut un jour des cultures vivrières à des altitudes, dans des climats où il ne pleut quasiment pas. De la même façon que dans le désert on récupère l’humidité de l’air avec une voile, le mur, grâce aux différences de température entre le jour et la nuit, prend l’humidité de l’air et la restitue dans la terrasse pendant la journée. Les anciens connaissaient ces pratiques.
Aujourd’hui, on arrive à penser que sans un ordinateur on ne peut rien faire. Nous sombrons dans le mythe du numérique ; la pierre sèche, en tant que pratique, d’exercice, nous ramène à la réalité en permanence, et cela peut même être vécu comme thérapeutique !
De la même manière que la haie, le mur est bien régulateur du microclimat. Les deux se complètent. Pourquoi ne voit-on plus les murs dans notre bocage bourguignon ? Ils demandent de l’entretien et quand ils sont en ruines les paysans les enlèvent. (mécanisation oblige ). Et puis la végétation qui pousse au pied des murs finit par les rendre invisibles. Ils sont là, ils jouent toujours leur rôle mais nous ne les voyons pas. Le maillage est à la fois végétal et lithique.
Pourquoi les murs ne sont-ils plus entretenus ?
Les développements actuels de l’agriculture font qu’on laisse tomber tout ce que l’on ne peut pas mécaniser, d’une part. Ensuite, même avec d’énormes machines, les paysans n’arrivent plus à gagner leur vie, c’est pourquoi ils ne vont plus entretenir leurs soutènements et leurs murs. À propos d’agriculture, il faudrait faire une analyse politique. Seuls les vignerons continuent d’entretenir leurs murs parce qu’un clos est une mise en valeur de la parcelle ; pas uniquement climatique, mais aussi commerciale. « Clos » sur une étiquette est valorisant, et c’est très bien.
Pendant quelques siècles les moines sont ceux qui y ont le plus travaillé.
Dans « Si tu veux la paix, prépare le vin » Laure Gasparotto, montre à quel point le travail des moines, l’entretien des parcelles, la construction de clos a contribué à faire des vins de Bourgogne une référence mondiale
Alors vous avez quelque chose du moine, vous aussi ?
Oui, d’un certain point de vue, mais je n’ai pas choisi de consacrer ma vie à la prière pour compenser la situation du monde, dans lequel beaucoup ne prient jamais. Le moine est conscient d’être là, tous les matins, il sait pourquoi il est là. Il ne se laisse pas happer par le tourbillon de la vie moderne, et est donc disponible pour œuvrer à cet équilibre spirituel.
Les matériaux comme le béton sont présentés comme un progrès et la pierre nous ferait reculer dans le passé. C’est paradoxal puisque la pierre présente plus de vertus. On nous fait croire qu’elle serait réservée aux pays pauvres, comme la terre qui permet pourtant de construire des maisons naturellement climatisées.
C’est ce que l’on veut nous faire croire. Pendant le 20° siècle, nous sommes allés trop loin avec le béton. Malgré des alertes, le « Gaulois moyen » n’est pas conscient du gaspillage et du mauvais usage du matériau. Il y a déjà pénurie de sable, au niveau mondial ! Peut-être qu’en lisant plus tard l’Histoire du 20° siècle, on se dira « Mais qu’est-ce qu’ils ont pu être stupides ! Ils auraient pu construire avec autre chose. » Ils seront encore plus indignés en voyant des photos de nos zones commerciales. » C’est moche, fait de matériaux qui ne durent pas ! Nous vivons une époque formidable mais un peu déprimante.
Qu’est-ce qui vous a amené à cette activité de pierre sèche ?
Je suis fils de vigneron, j’ai été vigneron et paysan, et je suis devenu artisan vers la fin de ma carrière. Je suis né en Alsace, ce qui me donne une petite rigueur germanique qui est parfois très utile, et des fois gênantes pour les autres .
Le déclic ? Il y a 50 ans, alors que j’étais vigneron, un conseiller viticole organisait en Alsace des petits stages pour montrer aux vignerons comment entretenir et réparer les murs. Je lui suis reconnaissant de ce qui a été pour moi une ouverture. Nos prédécesseurs ont consacré du temps et du soin à construire les murs ; ils ne l’ont pas fait pour rien. Il ne fallait pas laisser se dégrader le résultat de leur travail ! Plus tard, j’ai refait un peu de pierre sèche dans une activité associative avec des gens qui s’occupaient du paysage, de l’eau et de forêt dans une approche holistique qui me plaisait beaucoup. Parmi les activités proposées, j’ai choisi la construction d’un mur de soutènement avec du granit qu’on ne peut pas tailler. Lorsque j’arrive en Bourgogne, il y a des murs partout.
Pourquoi la Bourgogne ? L’Alsace est une belle région.
Très belle, mais je l’ai pratiquée 40 ans, je la connais. Il y a d’autres régions, la France est belle. Le Haut Jura est magnifique, la Savoie aussi. Les Pyrénées ! Je suis venu en Bourgogne en 2000 parce que je cherchais une ferme qui réponde à quelques paramètres. C’est à Saint Laurent, à Château, que j’ai trouvé celle qui correspondait à toutes mes attentes. Un fonctionnement en collectif, en biodynamie, avec de la diversité de cultures, la vente en direct. On cultive, on produit, on transforme et on vend. L’agriculteur biodynamique conçoit une ferme comme un organisme agricole ; c’est ce vers quoi devraient tendre tous les agriculteurs.
Au lieu de parler d’entreprise, vous parlez d’organisme.
Une ferme est un organisme vivant, oui ! Un paysan à toujours affaire au vivant, que ce soient les plantes, la terre, les bêtes, les micro-organismes qui font fermenter le fromage, etc. Tout est vivant, et le paysan en fait partie.
D’où vous vient cette conception des choses ?
C’est l’histoire de l’agriculture biodynamique. Je suis né en Alsace, dans le vignoble, à une époque où on avait découvert les désherbants chimiques. C’est formidable, plus besoin de travailler la terre, on en met partout ! Ajoutons les gaz de guerre recyclés en pesticides contre les vers de la grappe. Allez, on y va ! Nous nous empoisonnions nous-mêmes avec ces produits que l’on utilisait sans masques.
Je voulais faire autre chose, différemment. Venant d’Allemagne, il existait à Colmar un mouvement de gens conscients qu’il fallait procéder différemment. Je m’en suis rapproché parce que ça répondait à mes inquiétudes et à mes aspirations. (Nous avons à cette époque crée le syndicat d’agriculture biodynamique d’Alsace ). En Silésie, je crois, dans les années 1924, il y a eu une demande de paysans propriétaires de gros domaines. Constatant que la fertilité des sols et des semences devenait catastrophique, ils se sont adressés à Rudolph Steiner. Celui-ci est venu tenir un cycle de conférences d’une semaine qui constitue encore la base de l’agriculture biodynamique. Il a ouvert des voies que l’on travaille depuis un siècle et qui donnent des résultats concrets partout dans le monde ; autant dans un jardin potager que sur des grandes cultures. Pour exemple, en Australie, des terres sont cultivées sur des milliers d’hectares sur ces conseils, et avec succès.


Nous sommes partis des murs, de l’eau, des haies vives ; nous parlons de biodynamie, tout répond à une même conception de la vie dans son ensemble. Vous n’êtes pas seulement agriculteur, ou réparateur de murs en pierre. Votre démarche correspond à une cohérence.
Dans le monde de la biodynamie je rencontre beaucoup de paysans qui sont aussi philosophes. Ils travaillent aussi de la cervelle, se remettent en question, regardent le monde et essayent de comprendre ce que l’on peut faire de plus judicieux et bénéfique pour tout le monde. Le paysan n’est pas qu’un maillon de la chaîne dans une usine : il travaille pour nourrir tout le monde avec humilité. Il est au service de la planète entière.
Il faudrait que tous aient la même conception de la vie ; ce n’est pas évident.
Ça se travaille. Si on ne se pose pas tous les jours la question de notre présence sur terre, on n’avance pas. C’est pourquoi ces paysans sont aussi des philosophes. L’agriculture est un grand sujet. Politiquement, on est en train de démolir les agriculteurs aujourd’hui.
Pour quelles raisons ?
Pour moi, l’ère moderne est passée. C’était le 19° et le 20° siècle, avec la mécanisation, les recherches en chimie et tout ce bazar. Dans notre ère post moderne, il faut prendre conscience des limites de la technologie ; nous voyons déjà qu’elle devient une négation du vivant, dont nous faisons pourtant partie ! La technologisation est outrancière et mène à des impasses qui se présentent déjà en 2026. La mécanisation est allée trop vite et trop loin, car trop liée au côté mercantile. Les entreprises qui fabriquent des tracteurs doivent satisfaire leurs actionnaires d’abord, et s’en fichent de nourrir l’humanité …
Les fermes deviennent trop grandes. En France, Terre de Liens essaye d’installer des paysans en bio. C’est difficile, complexe ! Il est difficile de vivre de l’agriculture dans les conditions où on veut installer les paysans. Il faut avoir la bénédiction du Crédit Agricole, de la Chambre d’Agriculture, de la Mutualité Agricole ; il faut trouver des terres…Terre de Liens permet de s’installer sans acheter la terre. On peut changer de paysan. C’est le cas à Saint Laurent. J’en suis sorti, un autre m’a remplacé sans acheter la terre, qui ne sera plus jamais à vendre. Malheureusement Terre de Liens ne représente encore que 130 fermes en une quinzaine d’années. Je souhaite que ce système perdure pour continuer à nourrir tous les hommes.
Le verbe s’approprier est très utilisé aujourd’hui ; il traduit l’idée de propriété alors que ce que vous décrivez fonctionne différemment.
Je peux aussi m’approprier une idée venant d’un livre que j’ai lu.
On peut inverser. Certains pensent que nous sommes traversés par le langage. De la même manière, ce sont peut-être les idées qui « s’emparent » de nous, qui nous traversent. Nous devons y être ouverts, comme vos murs.
En tout cas, la propriété foncière dont nous avons hérité à partir du droit romain est un poison. La grande question, si l’on pense aux exactions en Amérique du Sud, par exemple, est de savoir si ce système post moderne prendra fin de façon violente et tragique ou s’il va pourrir tout doucement.
Certains pensent que nos civilisations s’écroulent au bout de quelques siècles mais que le vieux modèle cherche à survivre pendant qu’un nouveau émerge. Nous serions pris dans les turbulences de cet affrontement.
Je partage ce constat. Nous sommes à la fin d’une période et au début d’une autre. Ce qui entraîne le chaos d’où naît forcément quelque chose de nouveau. Dans une graine de blé, il y a une structure que l’on peut analyser, peser. Pour germer, elle se transforme d’abord en une laitance qui n’a plus de structure. Celle-ci disparaît, laisse place à un chaos d’où naît une plante structurée. Nous devons être conscients de cela tous les matins. Il faudrait l’apprendre aux enfants dès l’école.
Pour apprendre, c’est comme pour marcher, il faut un moment de déséquilibre. Vos murs ne sont pas en déséquilibre mais ils sont à la fois solides et perméables.
C’est un savoir-faire que je me plais à transmettre parce que cette pratique nous remet sur terre, en lien conscient avec tout ce que nous évoquons depuis le début de notre conversation. Pour la pierre sèche, il faut acquérir un savoir-faire, comme pour le vélo : il faut pratiquer.
Cette façon de faire rappelle le boucher de Tchouang-Tseu évoqué par Jean-François Billeter
« Quand le boucher du prince Wen-houei dépeçait un bœuf, ses mains empoignaient l’animal ; il le poussait de l’épaule et, les pieds rivés au sol, il le maintenait des genoux. Il enfonçait son couteau avec un tel rythme musical qui rejoignait parfaitement celui des célèbres musiques qu’on jouait pendant la « danse du bosquet des mûriers » et le « rendez-vous de têtes au plumage ».
– « Eh ! lui dit le prince Wen-houei, comment ton art peut-il atteindre un tel degré ? »
Le boucher déposa son couteau et dit :
– « J’aime le Tao et ainsi je progresse dans mon art. Au début de ma carrière, je ne voyais que le bœuf. Après trois ans d’exercice, je ne voyais plus le bœuf. Maintenant c’est mon esprit qui opère plus que mes yeux. Mes sens n’agissent plus, mais seulement mon esprit.
Je connais la conformation naturelle du bœuf et ne m’attaque qu’aux interstices.
Si je ne détériore pas les veines, les artères, les muscles et les nerfs, à plus forte raison [j’épargne] les grands os ! Un bon boucher use un couteau par an parce qu’il ne découpe que la chair. Un boucher ordinaire use un couteau par mois parce qu’il le brise sur les os. Le même couteau m’a servi depuis dix-neuf ans. Il a dépecé plusieurs milliers de bœufs et son tranchant paraît toujours comme s’il était aiguisé de neuf. À vrai dire, les jointures des os contiennent des interstices et le tranchant du couteau n’a pas d’épaisseur. Celui qui sait enfoncer le tranchant très mince dans ces interstices manie son couteau avec aisance parce qu’il opère à travers les endroits vides. C’est pourquoi je me suis servi de mon couteau depuis dix-neuf ans et son tranchant parait toujours comme s’il était aiguisé de neuf. Chaque fois que j’ai à découper les jointures des os, je remarque les difficultés particulières à résoudre, et je retiens mon haleine, fixe mes regards et opère lentement. Je manie très doucement mon couteau et les jointures se séparent aussi aisément qu’on dépose de la terre sur le sol. Je retire mon couteau et me relève ; je regarde de tous côtés et me divertis ici et là ; je remets alors mon couteau en bon état et le rentre dans son étui. »
– « Très bien, dit le prince Wen-houei. Après avoir entendu les paroles du boucher, je saisis l’art de me conserver. »


On apprend en faisant.
Il faut exercer, exercer ; même le professionnel doit exercer. S’exercer signifie introduire dans mon travail quelque chose qui n’est pas pour moi-même, et qui porte quand même la culture humaine. En même temps le regard et le geste. Ça devient alors une activité méditative. Je ne me demande plus comment je vais positionner ceci ou cela, j’ai le regard tranquille, l’esprit tranquille. Le regard exercé m’aide à trouver la pierre que je vais mettre à cet endroit ; la main aide le regard pour trouver l’équilibre, enlever une bosse, mettre la pierre autre part. Il s’agit de prendre constamment une décision, que ce soit une grosse pierre ou une petite, très précieuse pour caler les grosses. C’est donc aussi équilibrant pour celui qui pratique, s’il est dans un bon état d’esprit.
C’est une belle image d’harmonie sans hiérarchie.
Dans les Vosges, j’ai réalisé deux soutènements en granit, avec les pierres trouvées sur place, si dures qu’on ne peut pas les tailler. Le granit n’a aucune face parallèle et il fallait jouer dans les trois dimensions. Le travail de construction devient un jeu !
Vous avez besoin de vous enrichir en permanence. J’ai beaucoup apprécié ce chantier parce qu’il demandait de changer l’approche visuelle et manuelle. Ceci participe à mon effort pour être de plus en plus conscient de ce qui se passe dans le monde. Maintenant que je suis retraité, j’ai le temps de m’informer, de lire et de relire. La culture est la base d’un bien-vivre et d’une évolution souhaitable.
Être aussi conscient ne vous angoisse pas ?
Non, il faut aller au-delà. Si on laisse tomber les médias de grand chemin, la technologie permet aujourd’hui de s’informer auprès de médias libres qui échappent au formatage et la manipulation par la propagande. Se faire une idée de ce qui se passe vraiment dans le monde est complexe mais passionnant. Étudier le passé nécessite d’avoir les bonnes informations, ce qui souvent n’est pas le cas à l’école. Notre époque est difficile, avec des guerres partout. « Progrès » est devenu un mot-valise qui ne veut plus rien dire. Il faut d’ailleurs distinguer le progrès et l’évolution. C’est la seconde qui est importante. Elle me donne une sorte de tranquillité d’âme pour envisager et le lendemain, et l’avenir.
Je suis très engagé dans les associations que j’ai choisies, que je sens utiles à la société et à l’évolution souhaitable. La vie n’est faite que de choix. ET ce n’est qu’au moment du choix que je suis libre, car ensuite j’accepte les conséquences de mon choix. La vraie liberté s’exerce dans le choix.
Vous êtes avant tout un citoyen.
Oui, on peut accepter ce mot.
La philosophe Caëla Gillespie distingue le citoyen de l’individu de qui l’ultralibéralisme extractiviste s’emploie à satisfaire l’ego superficiel.
À étudier nos sociétés depuis le passé, on se rend compte que nous allons de plus en plus vers une conscience individuelle. La conscience du Grec de l’Antiquité n’était pas celle d’aujourd’hui, même si les écrits de certains sont toujours pertinents. Il est bon de lire Aristote, Thucydide et beaucoup d’autres. Leurs valeurs sont toujours fondées, depuis des siècles. Elles sont fondamentales, essentielles.
Elles ont été portées pendant des siècles par la religion, plus ou moins bien.
Je reviens à la notion de citoyen. J’en suis évidemment un. Je disais que nous devenons de plus en plus des individus, ce qui fait partie de l’évolution normale et souhaitable, de l’humanité. Le défi est de maintenir le bien-vivre ensemble, l’équilibre entre individu et société. Cultiver la conscience et la fraternité me semble vital.
Vos murs sont une belle métaphore. Un équilibre permanent entre les éléments qui le composent et l’environnement.
Chaque pierre est nécessaire à l’équilibre du tout. Le plus souvent les murs en pierre sèche sont ruinés parce qu’on ne les a pas entretenus. Quand je vois une pierre gelée qui se délite, je la remplace. Ce n’est pas compliqué. Un enfant peut le faire.
Puisque vous parlez d’enfants, vous intervenez auprès de publics scolaires ?
J’accueille en septembre, par exemple, une classe de terminale de l’école Steiner de Weimar, en Allemagne. Ils vont donner leur temps au domaine agricole de Saint-Laurent qui comporte 13 kilomètres de murs secs. Dans les activités proposées depuis quinze ans, il y a la découverte de la pierre sèche. Tout le monde peut exercer cette pratique ; il suffit d’avoir des mains et des yeux.
La langue actuelle marque de plus en plus notre éloignement de la nature et de la société. Il faut « faire société », retrouver un « vivre ensemble ». On est « en capacité d’agir ». Il faut se « reconnecter », se « resourcer ». Le mot « valeur » est de plus en plus une incantation qui ressemble à une coquille vide. Vous proposez du concret.
Lors de stages de quatre jours, il y a eu des participants de France, de Suisse, de Belgique, parmi lesquels certains quittaient leur bureau ou une grosse institution à Paris pour se servir de leurs mains, pour participer à quelque chose de sensé et durable. Ils me remerciaient pour le bien que le stage leur apportait. Ils atterrissaient de nouveau. Certains boulots sont très bien payés mais aliénants au possible.
[Cf. Bullshit jobs de David Graeber]
J’ai un chantier permanent qui me permet de proposer cette activité gratuitement à tous ceux qui le souhaitent. Je disais que refaire les murs ouvre à la méditation. Je pense qu’il n’y a pas d’esprit sans matière, ni de matière sans esprit. L’exemple de la graine en est une illustration. J’ai eu l’occasion de montrer une graine à des élèves et de les amener ensuite sous l’arbre magnifique d’où elle était tombée. J’essayais de leur faire prendre conscience que cet arbre, un jour, avait été cette graine. Et que ce n’est pas grâce à nous qu’il est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Avec la question subsidiaire « Comment se fait-il que de cette graine soit né un hêtre et pas une carotte ? » Parler de Dieu ? Je préfère parler de spirituel, de forces formatrices. La forme d’une plante naît de l’équilibre entre les forces d’espace et de contre espace. Il y a toujours une polarité entre ce qui fait pousser la matière, chaque plante dont la forme dépend des forces de contre espace. Il faut relire La métamorphose des plantes de Gœthe.
Anne Dufourmantelle écrit, dans Puissance de la douceur : La puissance, Aristote l’a identifiée comme la capacité d’un être à grandir dans son devenir. Une graine contient un arbre « en puissance », bien que dans sa réalité matérielle rien ne permette de le discerner….
La douceur est d’abord une intelligence, de celle qui porte la vie, de celle qui la sauve et l’accroît… Parce qu’elle fait preuve d’un rapport au monde qui sublime l’étonnement…Elle est une appréhension de la relation à l’autre dont la tendresse est quintessence… La douceur est parfois une décantation qui nécessite en son principe une énergie immense rassemblée, contenue et sublimée jusqu’à devenir immatérielle. En cela elle peut être une activation du sensible en intelligible. Sans elle, y aurait-il de passage possible entre ces ordres ? »
Nous nous sommes demandé tout à l’heure si l’ère postmoderne ne génère pas de l’anxiété. Je perçois que la peur est utilisée à travers une certaine médiatisation. Son utilisation rend le peuple manipulable. Je cultive une certaine sérénité qui peut ne pas être comprise par celui qui est inquiet. Ce n’est pas que je ne m’inquiète pas. J’admets les faits qui sont déjà advenus. Les guerres ici ou là, l’exploitation ailleurs, l’injustice, je dois les intégrer pour ne pas être dans la révolte, l’exaspération ou la déprime. La voie du milieu permet de regarder le mal en face ; il existe, et en tant qu’individu, je dois d’abord le reconnaître, et non le renier, puis travailler à « être », plutôt qu’à « paraître » ; c’est cela ma force, et tout un chacun peut le faire.
Votre action en pleine conscience rejoint la définition de la poésie. Étymologiquement le poète est celui qui fabrique quelque chose en pleine conscience. Et puis vos murs ne sont pas prétentieux comme la Muraille de Chine. Ils ne rivalisent pas avec le « limes » romain, et ne sont pas des non-sens comme le Mur de Berlin, ou bien celui que dresse Israël, celui de Trump avec le Mexique.
Il y a aussi un mur sec très ancien qui sépare l’Angleterre de l’Écosse et qui est à taille humaine. Certains murs servent les nationalismes ; c’est stupide, mais cela relève de la manipulation des peuples. Nos vies étant assez brèves, quelques dizaines d’années, limitent notre compréhension du monde. C’est pourquoi l’Histoire nous aide beaucoup si on arrive à la digérer correctement. Steiner a contribué à montrer que l’Histoire n’est pas linéaire mais cyclique. L’idéologie du progrès nous place dans ce mythe d’une évolution linéaire. À partir de choses mesurables, calculables, on bâtit des extrapolations pour dire « En 2050, ça va être comme ça ! » C’est stupide ! C’est la négation du monde du vivant. Les biodynamistes sont conscients qu’il ne faut pas agrandir les domaines agricoles au-delà d’une certaine taille. Il faut créer un autre organisme à côté. La nature n’entre pas dans une progression mathématique linéaire.
Nous sommes partis de l’eau et des murs pour parcourir tout un chemin.
Sans parler suffisamment de pédagogie. L’éducation est le levier le plus important, le plus urgent et le plus efficace. Tout est centralisé. Le problème est une question de taille. Il faut lire Une question de taille d’Olivier Rey. S’il faut préserver la biodiversité, il faut aussi préserver et encourager la diversité de pensée alors que nos dirigeants suivent presque tous les mêmes filières qui encouragent la culture des diplômes.
L’approche et la vision holistiques de Pierre Linck font que la conversation passe naturellement d’un sujet à un autre très agréablement. Avec lui, les murs n’enferment pas, ils ouvrent.

