Sibylline

Sibylline

6 janvier 2026 0 Par Paul Rassat

Sibyllin, sibylline « de sibylle »… « Prophétesse, devineresse qui rendait des oracles ». La sibylle est une figure mythique, libre errante alors que la pythie exerçait à Delphes. Toutes deux cependant servent d’intermédiaires entre les dieux et les hommes et leurs messages demandent d’être décryptés. Elles sont à la fois dans la symbolique de la représentation et du secret. L’album Sibylline, Chroniques d’une escort girl de Sixtine Dano délivre un message sociologique, esthétique, politique qui dit et qui préserve à la fois. (Lecture conseillée par BD Fugue Annecy)

« Je » est « nous »

La préface de Solann ouvre la parole, au sens étymologique, mais elle crée une habile distanciation en passant de Je à On réunis par un Nos. « Elle pleure comme je pleure. » Identification et distanciation dans le même temps. «  Je ne suis pas sûre…un peu…un peu comme…pas forcément…tout de même…un peu…pas forcément…Oui, peut-être ça. » Je  et les autres. Dans cette hésitation réside la rencontre.

La grâce, malgré tout

Toute la grâce de cet album est déjà là, dans ces premières lignes que reprennent les pages 8 et 9 : l’héroïne de dos, de face, le regard de la femme de ménage, de l’autre ; la fluidité  des deux pages précédentes qui évoquent plus qu’elles ne montrent. La subtilité des dégradés de gris et noir. Partir de différents témoignages et inventer cette Sibylline relève de l’exploit, aussi bien dans l’idée que dans la réalisation.

Rien n’est lourd, démonstratif. Même pas dans le passage qui dénonce précisément les mécanismes qui mènent à la prostitution. ( On voit d’ailleurs ces mécanismes tout au long de l’ouvrage). Ceci relève de la sociologie et de la contre anthropologie. Au fond, qui possède qui ? Celui qui paye ? Celle ou celui qui reçoit ? Le premier n’est pas toujours reluisant et se ment à lui-même. Il paye « un service » pour voir à la limite « combien un homme peut payer pour une femme trophée ? » «  En payant on donne un cadre non émotionnel à la relation..On rentabilise au maximum l’épanouissement des deux ». Mensonge capitaliste auquel répond Sibylle : « Être escort, c’est comme jouer dans une pièce de théâtre, revêtir un costume, devenir quelqu’un d’autre. »

Inversion

Dans cette mise en scène l’auteur n’est pas celui qui paye et croit détenir le pouvoir. On rejoint là le thème du carnaval cher à Mikhaïl Bakhtine : masque, inversion des valeurs, excès, mise en scène : voir tout particulièrement la page 132.

Il paraît, selon Les Inrokuptibles que Sibylline est «  La révélation BD dont tout le monde parle. » C’est maintenant le cas.