Vladimir, Estragon et les autres

Vladimir, Estragon et les autres

21 janvier 2023 0 Par Paul Rassat

Revu Godot, cette fois-ci à Carouge. Revu, façon de parler puisque notre homme ne s’est toujours pas montré. Son absence palpable en dit cependant beaucoup plus que certaines présences. De Fourvière, en extérieurs, à Carouge ( jusqu’au 29 /1/2023), la perception de la représentation change. La mise en scène est plus pointue, les personnages, Vladimir, Estragon… plus présents encore. Ce qui accentue la mécanique du jeu entre les répliques, le corps et la gestuelle, le rythme.

Portés par la langue

Délesté du souci de guetter une intrigue, on peut, à revoir la pièce, se concentrer davantage sur le texte, servi à merveille, « exprimé », pressé dans la totalité de ses sens. Que signifie donc ce «—  Je te croyais parti…— Moi aussi. » « Moi aussi je me croyais parti, je croyais que tu étais parti toi aussi… » Toute la saveur de Beckett est dans la nuance qui fait de chaque répétition autre chose qu’une répétition. Le sens se glisse dans les interstices. Quant au verbe partir, il est riche d’une polysémie spatiale, existentielle, ouverte. Partir pour décéder, partir de, pour commencer. Prendre un nouveau départ. L’espoir existerait-il sans l’absurde ?

L’absurde

On a coutume de ranger le théâtre de Beckett du côté de l’absurde. Notion vague. L’absurde est, par définition, ce qui est dissonant, contraire au sens commun. Et donc au progrès, à l’opinion générale, au « bon sens ». Il peut mener à un questionnement positif, constructif. Cet absurde-là est plus chargé d’espoir que le positivisme du 19° siècle conduisant au déterminisme à tout crin. Et à la croyance qu’il n’y aurait jamais qu’une seule solution.

Le jeu de la réalité

La réalité est comme une chaussure. Il faut la trouver à son pied. Trop petite tel jour, trop grande le lendemain. Comme les godasses d’Estragon. Changeante. Comme ces chapeaux, trois pour deux crânes, qui passent de la tête d’Estragon à celle de Vladimir. Bonneteau existentiel. Il est ailleurs question de naître sur une tombe. Mais aussi de re-connaître. Connaît-on la réalité ? La reconnaît-on, peut-être comme l’on reconnaît avoir commis un acte ? Héraclite, au secours ! On ne met jamais deux fois les mêmes chaussures !

Naissance

Voici la naissance de la pièce, les premières répliques.

Estragon — Rien à faire.

Vladimir — Je commence à le croire. J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Vladimir, sois raisonnable, tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat…

Estragon — Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.

…Moi aussi. »

Nous vivons un perpétuel recommencement. Autant ne pas nous y ennuyer et y apporter cette pointe d’absurde qui enrichit notre étonnement et notre émerveillement. Que chaque représentation soit unique ! Elle fera reverdir l’arbre mort de En attendant Godot.

La godasse d’Estragon / Sisyphe vue par Franz Schimpl

Orthodoxie

« L’ennui avec notre monde n’est pas qu’il soit déraisonnable, ni même raisonnable. C’est qu’il soit presque raisonnable, mais pas tout à fait. La vie n’est pas illogique ; cependant elle est un piège pour logiciens. Elle a l’air un peu plus mathématique et normale qu’elle ne l’est ; son exactitude est évidente, mais son inexactitude est cachée ; son extravagance est latente… » Orthodoxie G.K. Chesterton. Godot doit se trouver quelque part entre raison et déraison.

Godot heureux

«  Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite : le monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut dire. Mais ce qui est absurde c’est la confrontation de cet irrationnel et du désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. » Camus Le mythe de Sisyphe. (déjà cité par Talpa).

Estragon cherche en vain un minuscule caillou de Sisyphe dans sa chaussure. Gilles Privat occupe la scène où il interprétait Le malade imaginaire avec la même santé ! Chacun est parfaitement à sa place dans la musique de Beckett.

Godot sera attendu jusqu’au 29 janvier à Carouge. Du 3 février au 8 avril à La Scala / Paris. Puis du 12 au 14 avril à Montpellier, Domaine d’O. Enfin au CDN de Nice du 3 au 5 mai.